6 min read
On voit Sombreval bien avant d'y arriver, et on la déteste tout de suite.
Elle est taillée dans l'obsidienne — une roche noire, vitreuse, qui boit la lumière au lieu de la rendre. La cour s'élève au flanc d'une montagne morte, tours et remparts coulés dans le verre volcanique, si bien que par temps gris elle a l'air d'un incendie qu'on aurait figé en plein élan puis laissé refroidir mille ans. Chaud puis froid. Comme une trempe à l'échelle d'un royaume.
Trois jours de route. L'émissaire ne m'a presque pas parlé. Moi non plus. J'ai passé le voyage à faire l'inventaire de ce qu'il me restait, comme une avare compte des pièces qu'elle sait déjà perdues. Et à penser à la lame d'os.
Aux portes, on me prend mes outils.
— Vous travaillerez avec ceux de l'armurerie, dit un garde sans me regarder.
— Mes marteaux sont équilibrés pour ma main.
— Vous travaillerez avec ceux de l'armurerie.
Je laisse faire. Première leçon de Sombreval : ici, rien n'est à moi, pas même mes mains.
On me conduit par des couloirs de verre noir où nos reflets nous suivent, déformés, comme des fantômes mal trempés. Il fait froid. Pas le froid honnête de ma campagne — un froid de pierre, qui vient du sol et monte. Des servantes baissent les yeux. Des soldats portent des lames qui chantent trop : je les entends d'ici, ce bourdonnement bas des aciers trempés, et je comprends que cette cour entière est armée de souvenirs volés. Combien de mères ont oublié un rire pour que ces épées tranchent plus juste ? Combien de trempeuses se sont vidées dans les forges, en bas, dans le ventre de la montagne ?
On me fait descendre. Évidemment. Les trempeuses, on les garde près du feu et loin du ciel.
Et au bout d'un escalier qui sent le charbon et l'eau ferreuse, dans une grande salle voûtée pleine d'enclumes et de braises, il m'attend.
Maître Voss n'a pas changé. C'est ça, le pire. Le temps mord tout le monde sauf lui. Grand, sec, les cheveux gris coupés ras, les mains tachées de brûlures anciennes — des mains de forgeron, des mains qui m'ont guidé les miennes quand j'avais douze ans et que je croyais qu'il m'avait sauvée. Il m'a trouvée orpheline. Il m'a appris la trempe. Il m'a appris la première règle — ne jamais forger un souvenir qu'on n'est pas prête à perdre — et puis il m'a regardée perdre mon enfance morceau par morceau, et il n'a rien dit, parce qu'une trempeuse vidée est une trempeuse docile.
— Nahir, dit-il.
Sa voix est douce. Elle a toujours été douce. C'est la chose la plus glaçante chez lui.
— Maître Voss.
— Tu as maigri.
— J'ai voyagé.
Il s'avance, m'examine comme on examine un outil qu'on a prêté et qui revient ébréché. Ses yeux gris s'arrêtent sur mes mains — il cherche les callosités, la vérité du métier. Il les trouve. Quelque chose chez lui se détend, satisfait.
— Tu travailles encore. Bien. J'ai eu peur que la campagne t'ait amollie. Une trempeuse qui ne trempe plus s'encrasse, comme une lame qu'on laisse à l'humidité.
— Je trempe les chagrins des fermières, je dis. Des bagues. Des médaillons. Pas vos épées.
— Pour l'instant.
Il sourit. Et je hais que ce sourire me fasse encore quelque chose — pas de l'affection, non, c'est mort depuis longtemps, mais une vieille obéissance du corps, un réflexe de la fillette qui voulait être bonne pour lui. Je redresse le menton.
— Vous avez la lame de Lior, je dis. La lame à garde d'os.
Le sourire ne bouge pas.
— J'ai beaucoup de lames.
— Vous savez laquelle.
— Je sais laquelle. (Il joint ses mains brûlées.) Elle est en sécurité. Mieux gardée que tu ne l'as jamais gardée, toi. Tu te souviens, Nahir, comme tu pleurais en me suppliant de ne pas l'envoyer à la Couronne ? Tu te souviens de ce que je t'ai dit ?
Je m'en souviens. C'est un des rares souvenirs récents que je n'ai pas trempés, et il est laid.
— Vous avez dit qu'on durcit en perdant.
— On durcit en perdant. (Il hoche la tête, presque tendre.) Regarde-toi. Tu es dure, maintenant. C'est moi qui t'ai trempée. Sers bien la Couronne, fais ce qu'on attend de toi, et tu repartiras avec ta sœur dans ta poche. Je n'ai aucune raison de te mentir. Une trempeuse contente travaille mieux.
Avant que je trouve quoi répondre, la salle change. C'est subtil — les forgerons baissent la tête d'un cran, le bruit des marteaux mollit. Quelqu'un est entré par la galerie haute, au-dessus de nous, là où court une coursive de verre noir.
Je lève les yeux.
Il est appuyé à la rambarde, et il me regarde comme on regarde un chien qu'on a fait venir.
Jeune — mon âge, peut-être un ou deux ans de plus. Vêtu de noir et de gris, sans un bijou, mais la coupe du tissu crie le rang à dix pas. Le visage est de ceux que les conteuses appelleraient beau et que moi j'appelle dangereux : une beauté froide, sculptée, avec une bouche faite pour le sarcasme et des yeux sombres qui ne s'allument pas. Il a la pâleur des gens qui ne voient pas le soleil et l'immobilité des gens qui ne sont jamais seuls. Une cicatrice fine lui barre l'arcade gauche.
— C'est elle ? dit-il à Voss, sans descendre, sans me saluer. La campagnarde.
Sa voix porte sans effort. L'habitude d'être écouté.
— Votre Altesse, dit Voss, et le mot me tombe dessus comme de l'eau froide. Altesse. Voici Nahir. La trempeuse dont je vous ai parlé.
Le prince. Le prince héritier. Esven de Valmarche — je le sais avant même qu'on le nomme, parce qu'on ne regarde pas les gens de cette hauteur, au sens propre, sans être né tout en haut.
Il me détaille du regard, lentement, de la suie sur mes mains aux bottes crottées de la route, et chaque pouce de cet examen me dit ce qu'il pense : petite, sale, inutile.
— Elle a l'air de savoir ferrer un cheval, dit-il enfin. Pas de changer le cours d'une guerre.
Je devrais me taire. Je suis une réquisitionnée dans une cour ennemie, ma sœur est dans leur coffre, et c'est un prince.
Je ne me tais pas. Je n'ai jamais su.
— Et vous, vous avez l'air de savoir vous appuyer à une rambarde, je dis. Pas de changer grand-chose tout court.
Le silence qui suit a une texture. Les marteaux se taisent. Voss ferme les yeux une seconde, comme un homme qui voit tomber un verre et ne peut rien faire.
Mais le prince, lui — quelque chose passe sur son visage. Pas de la colère. Pire : de l'intérêt. Le froncement infime de qui s'ennuyait depuis si longtemps qu'il avait oublié à quoi ressemble une chose qui résiste.
— Tiens, dit-il doucement.
Il se détache de la rambarde et s'en va, sans un mot de plus, ses pas avalés par le verre noir.
Voss me regarde. Pour la première fois depuis mon arrivée, son calme a une fissure.
— Ne fais jamais ça, souffle-t-il. Plus jamais.
— Pourquoi ? Ce n'est qu'un prince qui s'ennuie.
— Parce que, dit Voss, et il y a presque de la peur dans sa douceur, c'est lui que tu es venue servir. Et tu ne sais pas encore comment.
Il me tourne le dos avant que je puisse demander ce que ça veut dire.
Sign in to comment.