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Trempe

L'acier se souvient

7 min read

A

On me met à l'épreuve dès le lendemain, et l'épreuve s'appelle une entrave.

Voss me la présente comme un honneur. C'est un bracelet de fer, large comme deux doigts, à charnière, sans serrure visible — un anneau de métal sombre que deux forgerons referment autour de mon poignet droit. Mon poignet de marteau.

— Toutes les trempeuses de la Couronne en portent une, dit Voss. C'est la coutume.

— C'est une chaîne.

— C'est une garantie.

Le fer claque. Et tout de suite, je sens : l'entrave est trempée. Elle bourdonne contre ma peau, basse, et quand je tends mon don vers elle — par réflexe, comme on tâte un nœud — je comprends ce qu'on y a couché. De la douleur. Quelqu'un a trempé une brûlure dans ce fer. Une vraie. Et l'anneau me la promet : il chauffe à peine, un avertissement, une braise tenue à un cheveu de ma peau.

— Si tu trempes sans ordre, explique Voss tranquillement, l'entrave le sent. La forge sans permission a un goût particulier — tu le sais, on l'a tous senti. Et elle te rend ce qu'elle porte. (Il tapote le fer.) Tu ne forgeras plus rien qui ne soit pas commandé. Plus de bagues de fermières. Plus rien à toi.

Je tire sur l'anneau. Il ne bouge pas. La chaleur monte d'un cran, en réponse, juste pour me le rappeler, puis redescend.

C'est élégant, comme cruauté. On me prend l'unique chose qui était à moi — le choix de ce que je trempe — et on me le rend sous forme de menace. Voss me regarde comprendre, et il a l'air, l'espace d'un instant, presque fier de son ouvrage. De moi ou de l'entrave, je ne sais pas. Les deux sont son œuvre.

— Maintenant, dit-il, tu vas voir ce qu'on attend de toi.

Il me mène à travers le ventre de la montagne. Forge après forge, des trempeuses penchées sur des enclumes, le visage vide de cette manière que je reconnais — le vide d'après, quand on vient de couler une part de soi dans le métal. Des filles plus jeunes que moi. Une vieille femme aux mains comme des racines. Toutes entravées. Toutes en train de fabriquer des armes.

Et les souvenirs qu'on leur fait tremper, je les entends dans les lames finies, alignées sur des râteliers comme du bois de chauffage. Ce ne sont pas des chagrins de fermières. Ce sont des haines. Des terreurs. On apporte aux trempeuses des soldats, des prisonniers, des veuves de guerre, et on leur fait raconter leur pire — le frère égorgé, le village brûlé, la peur pure du combat — et on coule tout ça dans l'acier. Une lame trempée dans la haine d'un homme tranche plus juste, parce qu'elle veut trancher. Une armée d'épées qui haïssent. Voilà ce que la Couronne fabrique sous sa montagne de verre.

— Vous transformez le chagrin des gens en guerre, je dis.

— Nous transformons une ressource perdue en avantage, corrige Voss. Ces souvenirs étaient condamnés de toute façon. La douleur ne sert personne dans une poitrine. Dans une lame, elle sert le royaume.

— Et ceux à qui on les prend ? Ils oublient. Vous leur prenez jusqu'à leur deuil.

— Tu dis ça, répond-il sans se retourner, comme si tu n'avais pas vendu le tien lame après lame pour manger.

Ça me ferme la bouche. Parce que c'est vrai, et qu'il le sait, et que c'est exactement pour ça qu'il me l'a appris.

Je le retrouve, lui, dans la cour des armes.

Le prince. Esven. Il s'entraîne — seul, à l'épée, contre un mannequin de bois bardé de cuir, et il frappe avec une précision sèche, sans plaisir, comme on accomplit une corvée qu'on maîtrise trop. Deux gardes le surveillent. Pas pour le protéger, je le comprends à la façon dont ils se tiennent : pour le garder. Un prince qu'on surveille. Tiens.

Il m'aperçoit. S'arrête. La pointe de sa lame retombe.

— La campagnarde enchaînée, dit-il, et son regard tombe sur mon poignet, sur l'entrave. Quelque chose vacille dans son sarcasme. — On t'a déjà mise en laisse. Rapide, même pour eux.

— C'est la coutume, je récite.

— C'est une chaîne. (Exactement mon mot. Il l'a dit sans réfléchir, et il le sait, et ça l'agace.) Tu trempes, alors. Pour eux. Tu fabriques les jolis couteaux qui tranchent mieux.

— Pas encore. On me garde pour autre chose, apparemment.

— Tout le monde ici est gardé pour autre chose, dit-il, et il y a sous l'ironie un fond si las que, l'espace d'une seconde, je ne vois plus le prince — je vois le prisonnier. Puis il relève sa lame, le masque retombe. — Va-t'en, trempeuse. Tu sens la suie.

— Vous sentez la rancœur. C'est pire. Ça ne part pas au lavage.

Un de ses gardes fait un pas vers moi. Esven l'arrête d'un geste — un geste de roi, agacé, sans même un regard — et me dévisage encore une fois avec cette curiosité qui ne lui plaît visiblement pas. Comme une démangeaison.

— Tu as une langue dangereuse pour quelqu'un qui porte le fer de la Couronne, dit-il plus bas.

— Et vous, une rambarde dangereuse pour quelqu'un qu'on surveille, je réponds aussi bas.

Le coup porte. Je le vois à la manière dont sa mâchoire se serre. Touché là où ça fait mal — le fait qu'on le garde, lui, l'héritier. Pendant une seconde je crois qu'il va appeler ses gardes. Au lieu de ça, il rit. Un son court, sans joie, surpris de lui-même.

— Va-t'en, répète-t-il. Mais sans mépris, cette fois. Presque comme un avertissement.

Je m'en vais.

Voss m'attend dans le couloir de verre. Il a tout vu — bien sûr qu'il a tout vu. Mais il ne me réprimande pas. C'est ça qui me met en alerte. Il a l'air, au contraire, satisfait. Calme. Et le calme de Voss est toujours le bord d'un piège.

— Il t'a parlé, dit-il.

— Il m'a dit que je sentais la suie.

— Mais il t'a parlé. Deux fois. (Voss hoche la tête, lentement, comme un homme qui voit une trempe prendre.) Il ne parle à personne, Nahir. Il méprise tout le monde et il ne parle à personne. À toi, deux fois en deux jours.

Un froid me descend dans le dos, plus net que celui de la pierre. Je repense à hier. C'est lui que tu es venue servir, et tu ne sais pas encore comment. À l'entrave qui m'interdit de tremper quoi que ce soit — sauf, sans doute, l'unique chose qu'on me réserve. À la proximité qu'on semble vouloir, déjà, entre le prince et moi.

Pour tremper le souvenir d'un autre, il faut d'abord le connaître. Intimement. Le faire entrer en soi. Le tenir dans sa tête comme une braise dans la paume.

— Maître Voss, je dis, et ma voix sort plus blanche que je ne voudrais. Pourquoi m'a-t-on fait venir, moi, depuis trois jours de route, alors que vous avez vingt trempeuses sous cette montagne ?

Il me regarde, et pour une fois il ne sourit pas. C'est presque pire.

— Parce qu'elles, dit-il, je ne peux pas les sacrifier. Elles forgent les armées. Toi, tu n'as plus rien à perdre — sauf une lame dans un coffre, que je tiens. Tu feras donc ce qu'aucune d'elles ne peut faire, et que tu es la seule à pouvoir réussir.

— Et c'est quoi.

Voss pose sa main brûlée sur mon épaule, doucement, comme au temps où j'avais douze ans et où je le croyais bon.

— Il y a, dans la tête du prince Esven, un souvenir. Un seul. La Couronne le veut hors de lui — effacé, coulé dans l'acier, perdu pour toujours. Et pour le tremper, ma petite, il va d'abord falloir que tu apprennes à le connaître mieux que personne ne l'a jamais connu.

L'entrave, à mon poignet, choisit cet instant pour chauffer — une braise, une promesse — puis se refroidit.

Chaud, puis froid.

Je viens de comprendre ce qu'on me demande de détruire.

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