7 min read
La femme attend depuis l'aube que je lui prenne sa fille.
Elle ne le formule pas comme ça, bien sûr. Elle dit qu'elle veut « garder le rire ». Elle l'a apporté dans une petite bourse de velours noir — pas le rire, l'argent. Trois pièces, une bague en argent terni, et une mèche de cheveux que je n'utiliserai pas mais qu'elle a posée sur l'établi comme une offrande, parce que les gens croient toujours qu'il faut un morceau du mort pour que la magie morde.
Il n'en faut pas. Il faut seulement que la cliente, elle, se souvienne assez fort. Mon métier ne touche pas les morts. Il touche les vivants. C'est ce que personne ne comprend.
— Vous êtes sûre, je dis.
C'est ma seule question. Je la pose toujours.
— Je veux pouvoir le garder, murmure-t-elle. Quand je n'en peux plus, le soir. Le tenir.
— Vous le tiendrez, je réponds. Mais vous ne le porterez plus.
Elle ne comprend pas la nuance. Ils ne comprennent jamais avant que ce soit fait. Je chauffe la bague dans le foyer jusqu'à ce qu'elle passe du gris au rouge sang, et je lui demande de me raconter. Le rire. Une fois, précisément. Pas dix fois floues — une.
Elle me raconte une cuisine, un matin, une enfant de quatre ans qui rit parce que la pâte à pain a collé au nez de sa mère. Un rire en cascade, deux notes, qui remonte. Je l'écoute jusqu'à ce que je le voie. Jusqu'à ce qu'il devienne presque le mien. C'est la partie que je déteste : pour tremper le souvenir d'un autre, il faut d'abord le faire entrer en soi, le connaître assez pour le tenir dans sa tête comme on tient une braise dans la paume.
Puis je pose la bague rougie sur l'enclume.
Je tiens le rire. Les deux notes, la pâte sur le nez, la lumière jaune de la cuisine. Je le tiens si fort que ma mâchoire se crispe. Et je frappe.
Le marteau descend.
Il y a toujours ce moment, à la seconde de l'impact, où le souvenir n'est plus tout à fait à elle et pas encore tout à fait dans le métal — où il flotte, à moi, et où une part de moi voudrait le garder. Le rire d'une enfant que je n'ai jamais vue. Puis le fer chante, l'acier l'avale, et c'est fini.
Quelque part, dans une cuisine que je ne connais pas, une mère vient d'oublier un rire.
Je plonge la bague dans le baquet d'eau froide. Le sifflement, la vapeur. Chaud puis froid : c'est ça, tremper. On chauffe pour ouvrir le métal, on plonge pour le figer. Pour que ça tienne, il faut le choc. La douleur, en somme, mais pour l'acier.
Je lui tends la bague. Elle la prend, et son visage change — pas de la peine, de la confusion. Elle fronce les sourcils. Elle sait qu'elle est venue pour quelque chose de précieux. Elle ne sait plus quoi.
— C'est là-dedans ? demande-t-elle.
— C'est là-dedans.
Elle la serre dans son poing, et je vois l'instant exact où la bague se met à peser dans sa main, à dégager cette chaleur basse que portent les objets trempés. Ses yeux s'embuent sans qu'elle sache pourquoi. Le souvenir est parti de sa tête mais il vit encore dans le métal, et le métal, lui, le lui redonne sous forme d'émotion brute, sans image. Une tendresse sans objet. Pour toujours.
— Merci, souffle-t-elle.
Elle me remercie de lui avoir pris sa fille. Je hoche la tête et je ne dis rien, parce qu'il n'y a rien à dire qui ne soit pas cruel.
Quand elle est partie, je reste seule avec l'enclume et le baquet et la mèche de cheveux qu'elle a oubliée. Je m'assois. Mes mains tremblent, comme toujours après. Je regarde le foyer rougeoyer et j'essaie, par réflexe, de me rappeler quelque chose à moi. Un test que je fais souvent, comme on tâte une dent malade.
Le nom de la rivière. Celle de mon enfance.
Rien. Elle est partie depuis longtemps — dans une faux, je crois, l'hiver où on n'avait plus de quoi manger et où un fermier payait bien pour une lame qui ne se brisait pas. J'ai trempé la rivière dans une faux. Je ne sais même plus à quoi elle ressemblait.
Le visage de ma mère ? Parti aussi. Une serpe, un acheteur de la ville. Les étés ? Une dague. Mon premier amour, à seize ans, un garçon dont je ne garde que la certitude qu'il a existé — coulé dans un couteau de chasse pour payer le médecin qui n'a pas sauvé ma sœur de toute façon.
Voilà ce que je suis. Une forgeronne qui s'est vendue par morceaux. Il ne me reste presque plus rien à oublier.
Presque.
Il me reste une chose, et elle n'est pas dans ma tête. Elle est à Sombreval, dans un coffre de la Couronne, sur une lame que j'ai forgée à dix-huit ans et qu'on m'a prise. Le rire de ma sœur Lior. Le dernier que j'ai trempé. Le seul que je n'ai pas eu le courage de garder en moi — parce qu'à l'époque, je croyais qu'on me rendrait la lame. On ne me l'a jamais rendue.
C'est la seule chose au monde qui peut encore me faire faire ce qu'on veut.
Je le comprends pleinement à l'instant où trois cavaliers s'arrêtent devant ma forge, au crépuscule, et où le premier descend de cheval avec un pli scellé du sceau noir de Valmarche.
Il ne se présente pas. Il n'en a pas besoin. Le manteau gris bordé d'argent dit tout : un émissaire royal. Il regarde ma forge — le toit bas, l'enclume, les braises — avec le mépris poli de qui a vu mille trous comme celui-ci.
— Nahir, trempeuse, dit-il. Sans nom de famille.
— Je n'en ai pas. Plus.
Ça, au moins, c'est vrai. Mon nom de famille, je l'ai trempé aussi, ou plutôt c'est la guerre qui me l'a pris. Je ne sais plus.
Il déroule le pli. Il ne le lit pas pour moi — il le lit à moi, comme une sentence.
— Par ordre de la Couronne, vous êtes réquisitionnée au service de l'armurerie royale, à la cour de Sombreval, à compter de ce jour. Vous emporterez vos outils. Vous serez logée, nourrie, et placée sous l'autorité du Maître-trempeur.
Je connais ce mot. Maître-trempeur. Il n'existe qu'une personne qui porte ce titre, et c'est la dernière personne au monde que je veuille revoir.
— Et si je refuse, je dis.
L'émissaire sourit. Il avait préparé cette phrase, lui aussi. Tout le monde prépare ses phrases, ce soir.
— La Couronne conserve, dans ses coffres, une lame courte, à garde d'os, trempée il y a deux ans. Une lame qui ne sert à rien sur un champ de bataille. Une lame qui pleure, paraît-il, quand on la tient. (Il range le pli.) Le Maître-trempeur a pensé que vous voudriez la récupérer. Servez bien, et elle vous reviendra.
La forge bascule autour de moi.
Le rire de Lior. Ils savent. Bien sûr qu'ils savent — c'est lui qui a forgé ma laisse, lui qui m'a appris à coucher mes morts dans l'acier, lui qui connaît exactement quelle lame, parmi des milliers, peut me mettre à genoux.
Je pense à ma sœur. Je ne me souviens plus de son rire — je l'ai trempé. Mais je me souviens de m'en être souvenue. Je me souviens de l'avoir aimé. C'est tout ce qui me reste d'elle : le contour vide d'un rire, et l'acier où il dort.
— Quand partons-nous, je demande.
Et l'émissaire, qui avait gagné avant même de descendre de cheval, range mes outils dans une caisse comme s'ils lui appartenaient déjà.
Sign in to comment.