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Arrêts de jeu

La liste

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A

Vingt-trois.

C'est le nombre de noms qu'il y aura sur la liste. Vingt-trois filles pour aller à la Coupe du monde, et nous étions vingt-huit dans ce centre d'entraînement perdu au milieu des pins, à courir sous une chaleur de four en sachant que dans douze jours, cinq d'entre nous rentreraient à la maison.

Cinq qui regarderaient le Mondial à la télé, comme tout le monde. Comme mon père.

Je faisais partie des cinq de trop. Tout le monde le savait. On ne me l'avait pas dit, mais ça se sait, ces choses-là, à la façon dont la sélectionneuse ne te regarde pas pendant les causeries, à la façon dont on te met en chasuble jaune dans les oppositions — l'équipe des remplaçantes, l'équipe de celles qui servent à faire briller les titulaires. J'étais une chasuble jaune. J'étais revenue d'un genou cassé à temps pour le stage, ce qui tenait du miracle ou de l'inconscience, et personne ne misait un centime sur moi.

Personne sauf moi. Et mon père, mais ça, c'était pire qu'une mise. C'était une dette.

— Castel ! Tu dors ?

La voix de Carmen Diaz a claqué à travers le terrain, et j'ai sprinté sur l'aile sans réfléchir, parce que c'est ce qu'on fait quand la sélectionneuse prononce ton nom : tu cours, même si tu sais déjà qu'elle a prononcé le nom des autres avec plus de douceur. J'ai contrôlé, fixé mon adversaire, et j'ai planté mon appui gauche pour l'éliminer côté extérieur.

Mon appui gauche.

Le genou.

Il y a eu cette seconde. Cette demi-seconde de vide, le tiroir qui s'ouvre, l'articulation qui part une fraction de millimètre là où elle ne devrait pas — et tout mon corps qui se réorganise autour de ce vide à la vitesse de l'instinct pour ne pas tomber, pour que personne ne voie, pour transformer la dérobade en feinte. J'ai mis le ballon dans l'autre sens. J'ai centré. C'était un bon centre.

Personne n'a rien vu.

Personne, sauf l'homme appuyé contre le poteau de corner, une glacière de bouteilles à ses pieds, qui me regardait avec une attention que je n'aimais pas du tout.

Le staff médical, c'est l'ennemi. Toute joueuse blessée vous le dira. Ce sont les gens dont le métier est de dire non. Non, tu ne joues pas. Non, c'est trop tôt. Non, ton corps a parlé et cette fois on l'écoute. Un médecin, une kiné, ça peut prendre ta saison d'un trait de stylo sur une feuille, et toi tu n'as rien à dire, parce qu'ils ont la science et toi seulement la rage.

Celui-là, je ne l'avais croisé que deux jours plus tôt, à l'arrivée au camp. Le nouveau kiné des Bleues. Sami quelque chose. La trentaine, calme, le genre d'homme qui ne parle pas pour ne rien dire et qui te met mal à l'aise parce qu'il regarde toujours un peu trop longtemps — pas comme les autres hommes me regardent, non. Il regardait les appuis. Les démarches. Il lisait les corps comme moi je lis un une-deux avant qu'il parte.

À l'entraînement suivant, je l'ai senti revenir vers le poteau de corner chaque fois que je touchais le ballon côté gauche.

— T'inquiète pas pour lui, m'a dit Wassila en passant, à mi-voix, sans s'arrêter de jongler. Il mate toutes les nouvelles. Il paraît qu'il a lâché un grand club l'an dernier après une histoire. Personne sait quoi.

Wassila. Milieu, comme moi. Vingt et un ans, une technique à pleurer, et la fille qui occupait, sur la liste de Carmen Diaz, exactement la place que je voulais. Ma rivale. La dernière à éliminer. On se détestait avec une politesse parfaite, le genre de haine propre entre deux filles qui se ressemblent trop et qui veulent la même unique chose.

— Je m'inquiète pour personne, j'ai dit.

— Ça se voit, a fait Wassila, et elle a souri, et son sourire disait je sais que tu boites un peu quand tu crois que personne regarde.

Mon sang s'est glacé. Mais elle est repartie en petites foulées, et je me suis dit que je l'avais imaginé, qu'elle bluffait, que c'était la guerre psychologique normale entre deux filles qui se battent pour une place. Wassila ne savait rien. Wassila ne pouvait rien savoir.

Le kiné, lui, c'était une autre affaire.

Le soir, au réfectoire, je l'ai surpris à m'observer par-dessus son assiette. Pas longtemps. Une seconde. Mais une seconde de trop, et de la mauvaise sorte — pas l'œil d'un homme sur une fille, l'œil d'un clinicien sur un dossier. J'ai soutenu son regard jusqu'à ce qu'il baisse le sien, parce que c'est une chose que je sais faire, soutenir les regards, mon père m'a élevée comme ça : on ne baisse jamais les yeux, Romy, jamais, un joueur qui baisse les yeux a déjà perdu le duel.

Mais en remontant dans ma chambre, j'ai dû m'arrêter dans l'escalier. Poser la main sur la rampe. Attendre que la jambe veuille bien me porter sur la marche suivante.

Douze jours. Vingt-trois places. Un genou qui tenait sur du mensonge et de la volonté, à parts égales.

Et un homme, en bas, dont c'était le métier de démolir exactement ce genre d'équilibre.

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