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On m'a appris à ne jamais écouter mon corps.
C'est la première chose qu'un footballeur désapprend. Le corps ment. Le corps a peur. Le corps voudrait que tu t'arrêtes à la première brûlure, que tu marches au lieu de courir, que tu protèges au lieu de donner — et si tu l'écoutes, tu ne fais jamais rien. Les bons, les vrais, ceux dont mon père collectionnait les posters quand il avait encore un genou, ce sont ceux qui ont appris à traiter leur corps comme un employé : il exécute, il ne discute pas.
Alors quand mon genou a commencé à me parler, il y a quatorze mois, dans l'herbe d'un stade vide, avec ce bruit qu'on n'oublie pas — un claquement sec, comme une branche verte qu'on plie trop loin —, je ne l'ai pas écouté.
Ils ont recousu ce qu'il y avait à recoudre. J'ai fait la rééducation comme on purge une peine. Et je suis revenue, parce qu'on revient toujours, parce qu'il y avait une Coupe du monde à l'horizon et une seule place qui restait, et que cette place, je la prendrais même s'il fallait y laisser une jambe.
Ce que personne ne sait — ce que je n'ai dit à personne, pas à la sélectionneuse, pas à mon père, surtout pas à mon père —, c'est que le genou n'a jamais vraiment tenu. Qu'à chaque appui un peu fort, il y a une seconde de vide, un tiroir qui s'ouvre dans l'articulation, et que je marche depuis un an sur quelque chose qui ne demande qu'à céder pour de bon.
J'ai appris à ne pas l'écouter. J'étais devenue très, très douée pour ça.
Le problème, c'est qu'au camp des Bleues, cet été-là, il y avait un homme dont le métier entier consistait à écouter ce que les corps des autres essaient de cacher.
Et il avait des mains qui ne se trompaient jamais.
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