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Arrêts de jeu

Arrêts de jeu

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A

Deux ans plus tard, il pleut sur un terrain de district, et je sais qu'il va pleuvoir une heure avant tout le monde, parce que mon genou me l'a dit ce matin au réveil.

Je l'écoute, maintenant. C'est devenu une conversation, lui et moi. Il me dit aujourd'hui on monte les escaliers doucement et je les monte doucement, la main sur la rampe, sans honte. Il me dit assieds-toi, là, tu en as assez fait et je m'assois. Vingt ans à le traiter comme un employé qui exécute et ne discute pas ; aujourd'hui c'est un vieux coéquipier un peu cabossé, et on se parle, et quand il a mal je ne serre pas les dents en récitant les noms des titulaires. Je ralentis. Pour moi.

Le terrain de district, c'est celui d'un club de filles de douze ans, en banlieue, là où j'ai grandi, là où mon père m'emmenait taper dans un ballon avant que je sache lire. Je les entraîne. Je ne l'avais pas prévu, je croyais que je ne pourrais plus jamais m'approcher d'une pelouse sans que ça me ronge — et puis une gamine de douze ans a planté un appui gauche pour éliminer côté extérieur, exactement comme moi à son âge, et quelque chose s'est rallumé qui n'était pas de la rage. De la transmission, peut-être. L'envie qu'une fille apprenne ce qu'on m'a appris trop tard.

Je leur apprends à courir. À donner la passe que personne n'a vue. À soutenir un regard.

Et je leur apprends l'autre chose. La chose qu'on ne m'avait pas dite.

— Quand votre corps vous parle, je leur dis sous la pluie tiède, vous l'écoutez. Pas après. Pas dans quatorze mois. Tout de suite.

Elles me regardent comme si je disais une bêtise. Toutes, on leur a appris l'inverse, c'est la première chose qu'un footballeur désapprend, le corps ment, le corps a peur. La petite numéro six, celle au bel appui gauche, fronce les sourcils.

— Mais coach, mon père il dit qu'il faut jamais s'arrêter à la première douleur. Que les bons, ils écoutent jamais leur corps.

Je m'accroupis devant elle, à hauteur de genou, comme un homme s'est accroupi devant moi un soir, et je pose deux doigts sur sa rotule comme on pose une question.

— Ton père a raison sur une chose, je dis. La douleur qui forge, tu la traverses. Mais il y a une autre douleur, celle qui détruit, et la différence entre les deux, personne te l'apprend, alors je vais te l'apprendre. (Je tapote ma propre jambe, la raide, celle qui annonce la pluie.) Moi on me l'a apprise trop tard. J'ai un genou qui le sait. Écoute-le, lui, pas les posters.

Elle ne comprend pas encore. Elle comprendra. Ou pas. Mais au moins quelqu'un le lui aura dit en face, une fois, accroupi à hauteur de son genou.

—

Mon père vient voir les entraînements le mercredi.

Il s'assoit sur le banc de touche détrempé, sa mauvaise jambe tendue devant lui, et il ne donne pas d'avis tactique. C'est la chose la plus inouïe de ces deux ans : Lazare Castel, qui m'a élevée en analyses d'appels de balle, qui disait je t'aime en décortiquant un une-deux, regarde des gamines de douze ans jouer et ne dit rien. Il regarde. Parfois il rit. Une fois, une petite a marqué un but de l'extérieur du pied et il a applaudi avec ses grosses mains de vendeur de cuisines, et il s'est tourné vers moi, et il a dit :

— Voilà.

Juste ça. Voilà. Et il ne s'est pas cassé. Il ne se casse plus jamais, ce mot, dans sa bouche, depuis l'hôpital de Sydney. Il a appris à le poser sans rien y accrocher. Un voilà d'homme qui regarde, simplement, sans rejouer aucun match perdu par-dessus.

Le soir, il ne m'appelle plus à vingt et une heures pour parler foot. Il m'appelle quand il veut, pour rien, pour me dire qu'il a retrouvé un vieux survêtement, pour me demander si le genou annonce du beau temps. On parle de la pluie, de la cuisine, de Sami. Je t'aime se dit autrement, chez les Castel, maintenant. Ça se dit en parlant de la pluie.

—

Sami a ouvert un cabinet à deux rues du terrain.

Il rééduque des gens normaux, des coureurs du dimanche, des grand-mères qui veulent remonter leurs escaliers sans la rampe, des gamins qui se croient invincibles. Ses mains ne se trompent toujours pas. Il rentre le soir et il me prend la jambe en travers de ses cuisses, par habitude, par tendresse, et il fait parler ses doigts le long du genou raide, et ce n'est plus pour sauver une carrière ni cacher un secret. C'est juste pour me tenir un peu, à la fin de la journée.

— Il annonce quoi pour demain, il demande.

— De la pluie, je dis. Sûr.

— Alors on reste au lit.

On reste au lit. Plus personne ne frappe trois coups à la porte. Plus personne ne connaît l'angle des caméras. On a le droit, et c'est presque trop simple, le droit, après tout ce qu'on a payé pour ne pas l'avoir.

Il n'a jamais regretté la Fédé. Je le lui ai demandé, une fois, au début, quand la culpabilité me réveillait la nuit — tu avais une carrière, et à cause de moi. Il a posé sa main à plat sur mon tibia, comme la toute première glace, comme une signature.

— J'avais une pénitence, il a dit. Toi tu m'en as sorti. C'est pas un sacrifice, Romy, de quitter une prison. C'est juste sortir.

—

Wassila est venue, l'hiver dernier.

Je ne l'attendais pas. Je rangeais les plots après l'entraînement, sous la bruine, et elle était là, contre le grillage, dans un manteau trop chic pour un terrain de district, avec ce port de tête de fille qui jongle même à l'arrêt. Internationale. Trente sélections, maintenant. Elle jouait un match de gala à trente kilomètres et elle avait fait le détour.

On s'est regardées un moment sans rien dire, comme on gère une vieille haine devenue inutile, deux filles qui voulaient la même unique chose et qui n'ont plus, l'une devant l'autre, qu'à constater laquelle l'a eue.

— Tu entraînes des gamines, elle a dit.

— Tu joues des Coupes du monde, j'ai dit.

— Oui. (Elle a regardé mes plots, mon survêtement de club amateur, ma jambe.) À ma place, presque. Celle qu'on se disputait.

Il y a eu un silence. La bruine. Le grillage entre nous, comme la porte de quatre centimètres, autrefois, à minuit.

— Sur la touche, à Sydney, j'ai dit. Tu as crié elle protège son gauche. Tu savais. Depuis le premier jour tu savais, et tu l'as gardé tout le stage, et tu ne l'as lâché qu'au pire moment, en plein huitième.

— Oui.

— Pourquoi t'as attendu ? Tu pouvais me faire couler n'importe quand. Une visite chez Diaz. Un mot au médecin. Ma place te tombait dans les mains.

Elle a mis longtemps à répondre. Elle a regardé ailleurs, vers les buts, là où une de mes gamines avait oublié un ballon dans la boue.

— Parce que te faire couler sur une feuille, ça m'aurait pas dit laquelle de nous deux était la meilleure, elle a fini par dire. Je voulais te battre sur le terrain. Pas par un papier. (Un sourire, et pour la première fois il n'était pas poli.) Sauf que tu m'as pas laissée. T'as préféré te casser en jouant que me laisser gagner en bonne santé. Tu es la fille la plus têtue que j'aie rencontrée, Castel.

— On se ressemblait, j'ai dit. C'est pour ça qu'on se détestait.

— On se ressemblait. (Elle a corrigé, doucement.) Sauf sur une chose. Moi, mon genou, je l'écoutais. C'est tout ce qui nous séparait, au fond. Une seconde de vide que toi tu refusais d'entendre et que moi j'entendais. Une seconde. Et elle a décidé de tout.

Elle avait raison, et ça ne m'a pas énervée qu'elle ait raison, plus comme avant. Une seconde de vide. Le tiroir. Elle avait construit une carrière sur le fait de l'écouter, ce vide ; moi j'avais construit un mensonge sur le fait de le nier. On était parties du même don et la seule différence, c'était l'oreille qu'on avait tendue à notre propre corps.

— Apprends-leur à l'écouter, j'ai dit en montrant les gamines au loin. Toi aussi, quand tu passes. Ça compte plus venant de toi. Toi t'as réussi.

— Toi aussi t'as réussi, elle a dit. Juste pas à ce que tu croyais.

Elle est repartie vers sa voiture trop chère, et avant de monter elle s'est retournée, et elle a fait le geste qu'on fait au foot quand on relève une adversaire après un choc — deux doigts à la tempe, une seconde. Le salut des duels finis. Je le lui ai rendu. La guerre était terminée depuis longtemps ; il manquait juste quelqu'un pour siffler.

—

Je repense souvent à la devise de mon père. On ne baisse jamais les yeux, Romy. Un joueur qui baisse les yeux a déjà perdu le duel.

J'ai vécu vingt ans là-dessus. J'ai soutenu tous les regards — celui de Carmen Diaz pendant les causeries, celui de Sami par-dessus son assiette, celui du médecin fédéral, celui de mon père au téléphone. J'ai fixé des néons, des lignes médianes, des plafonds, n'importe quoi plutôt que de baisser les yeux, parce que baisser les yeux c'était avouer le genou, avouer la peur, avouer que mon corps me parlait et que j'avais peut-être tort de ne pas l'écouter.

Et puis j'ai appris une chose que mon père ne savait pas, lui qui n'a jamais baissé les yeux et qui a passé trente ans à regarder droit devant un rêve qui n'était plus là.

Le courage, parfois, c'est de baisser les yeux. De cesser de fixer la ligne médiane, le projecteur, la place sur la liste, et de regarder, enfin, plus bas, plus près — son propre genou. Son propre corps. Ce qu'on s'est interdit de voir pour rester gardée. Il faut plus de cran pour ça que pour tous les duels du monde. Soutenir le regard d'une adversaire, ça ne coûte rien quand on a appris à mentir. Soutenir le sien, par contre. Regarder ce qu'on est vraiment en train de se faire. Ça, c'est le vrai duel, et celui-là, on ne le gagne qu'en cédant.

J'ai fini par le dire à mon père, un mercredi, sur le banc détrempé.

— Ta devise, papa. Sur les yeux. Elle est fausse.

Il n'a pas protesté. Il a regardé les gamines courir sous la pluie qu'elles n'avaient pas vu venir, lui qui jadis aurait débattu d'un appel de balle jusqu'à la nuit.

— Je sais, il a dit. Je l'ai apprise à un mort. À celui que j'étais. Un homme qui regardait droit devant pour pas voir sa propre jambe. (Il a posé sa grosse main sur mon genou raide, la première fois qu'il le touchait depuis l'hôpital.) Apprends-leur l'inverse, à tes petites. Apprends-leur à se regarder. Moi j'ai pas su. Toi tu sais, maintenant.

— J'ai mis du temps.

— On met tous du temps, il a dit. Voilà.

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