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On m'a appris à ne jamais écouter mon corps. J'ai mis vingt ans à désobéir, et je l'ai fait le pire soir possible, sur la pire pelouse, devant le monde entier — et c'est la seule chose juste que j'aie faite de toute ma vie.
Le quart, je l'ai joué pour moi.
Il faut que vous le compreniez avant le reste, sinon rien de ce qui suit n'a de sens. Je ne l'ai pas joué pour la dette de mon père. La dette, je l'avais posée par terre cinq jours plus tôt, dans l'infirmerie au carrelage blanc, quand il m'avait pris la main — lui qui ne prend jamais rien — et qu'il m'avait dit arrête-toi, deviens pas moi. Ce soir-là il avait défait, en une phrase, quatorze mois. Non. Vingt ans. Il m'avait rendu ma jambe en me disant de la garder, et en me la rendant il avait coupé la corde qui me reliait à son soir de novembre.
Une fois la dette par terre, il restait moi. Juste moi. Une fille qui voulait, une dernière fois, sentir le jeu ralentir autour d'elle pendant qu'elle était à la bonne vitesse, la seule. Pas pour lui. Pour elle. Et qui connaissait le prix — un médecin le lui avait chiffré dans les yeux, le genou contre une vie d'après — et qui a dit oui quand même, les yeux ouverts. Pour la première fois de ma vie, j'ai écouté mon corps jusqu'au bout. Pas pour le faire taire. Pour entendre ce qu'il voulait, lui, vraiment, une seule fois.
Il voulait jouer. Alors on a joué.
À la cinquante et unième, le tiroir s'est ouvert pour de bon. La branche verte qu'on plie trop loin, et qui cette fois ne casse pas dans la surprise mais dans le consentement — je l'ai sentie partir et je ne l'ai pas rattrapée. Je n'ai transformé aucune dérobade en feinte. J'ai laissé la jambe dire ce qu'elle avait à dire depuis quatorze mois, et je suis tombée dans l'herbe, en paix, comme on se couche.
J'avais joué quarante-trois minutes de quart de finale de Coupe du monde. C'était à moi. Personne ne pourrait jamais me le reprendre, ni l'inscrire sur aucune feuille à signer.
Sami n'a pas attendu l'arbitre cette fois non plus. Il a enjambé la pancarte et il a glissé à genoux à côté de moi, et ses mains se sont posées sur le genou et ne se sont pas arrêtées, parce qu'il n'y avait plus rien à cacher, plus de secret à protéger, plus de mot à me souffler. Il n'a pas dit dis crampe. Il a dit, tout bas, sous le vacarme :
— Voilà. C'est fini. Tu peux le lâcher.
Et je l'ai lâché.
—
On opère le surlendemain, à Sydney, dans une clinique qui sent le même désinfectant que tous les pays. Le chirurgien est honnête comme on l'est avec les cas perdus : il ne me promet pas une jambe neuve. Il me dit ce qu'il va faire — nettoyer, stabiliser ce qui peut l'être, sauver le cartilage qui reste, recoudre un ménisque en lambeaux. Il me dit que je remarcherai. Que je courrai un peu, plus tard, sur du plat, pour le plaisir, jamais pour gagner. Que le genou sera raide les matins d'hiver, qu'il me préviendra de la pluie mieux qu'aucune application, qu'il y aura des escaliers où je poserai la main sur la rampe.
Il dit la rampe comme une condamnation. Moi je l'entends comme une rampe. Quelque chose à quoi se tenir. Je connais quelqu'un qui a passé sa vie à se raccrocher à moi comme à une rampe d'escalier ; je sais maintenant que ce n'est pas une honte, de se tenir. C'est même la seule façon de monter.
Avant l'anesthésie, on me demande de compter à rebours. Dix, neuf. Et je pense, juste avant le noir, à toutes les fois où c'était lui qui comptait pour moi — sept secondes, tu comptes pas, c'est moi qui compte, parce que toi tu triches. Je ne triche plus. J'arrive jusqu'à sept toute seule, et le noir vient sur le bon chiffre.
—
Mon père est là quand je me réveille.
Il est assis sur la chaise, sa mauvaise jambe tendue devant lui comme toujours, et pour la première fois de ma vie je vois nos deux genoux dans la même pièce sans avoir envie de mentir. Le sien, brisé un soir de novembre il y a trente et un ans. Le mien, sous un pansement gros comme un ballon. La première rupture et la seconde. Sauf que la corde entre les deux a été coupée, et qu'on est juste, maintenant, deux personnes avec des genoux cassés. Un homme. Sa fille.
— T'as mal ? il dit.
— Oui.
C'est tout. Oui. Je ne dis pas ça va, mieux que jamais. Je ne lui sers pas la feinte. Je lui dis oui, j'ai mal, et je le regarde encaisser cette vérité minuscule, et je comprends que c'est le premier mot honnête que je lui adresse sur mon corps depuis quatorze mois.
Il hoche la tête. Lentement. Il a vieilli de dix ans en cinq jours, les yeux encore rouges du soir de l'infirmerie, et il cherche quelque chose à faire de ses mains, lui qui a toujours su exactement quoi en faire sur un terrain et jamais ailleurs.
— Je voulais que tu t'arrêtes, il dit enfin. Tu t'es pas arrêtée. Tu as joué quand même. (Sa voix bute.) Et tu l'as fait pas pour moi. J'ai vu. À la télé j'ai vu — tu jouais pas avec ma rage dans les jambes. Tu jouais avec la tienne. Première fois de ta vie.
— Première fois, je dis.
Il ferme les yeux. Quand il les rouvre, il y a dedans quelque chose que je ne lui connais pas, qui n'est ni le regret, ni la fierté du Castel, ni la dette. C'est juste un père qui regarde son enfant et qui n'a, pour une fois, rien à lui réclamer.
— Alors j'ai pas raté ma vie, il dit. Je croyais que ma vie c'était le genou que j'ai pas pu sauver. Le mien, à vingt-deux ans. Et après, le tien. (Il prend ma main, comme dans l'infirmerie, mais cette fois sa main ne tremble pas.) Ma vie c'était toi. Pas le foot dans tes jambes. Toi. J'ai mis cinquante-trois ans à le comprendre et il a fallu que tu te casses devant le monde entier pour que je le voie. Pardon.
Mon père ne dit jamais pardon. Mon père dit voilà. Et là, justement, il le dit :
— Voilà, il fait.
Et pour la première fois de ma vie, ce voilà ne se casse pas au milieu. Il ne se raccroche à rien, ne tombe pas dans un puits de rêve raté, ne demande rien à personne. Il se pose, entier, dans la pièce, comme une chose qu'on dépose enfin par terre après l'avoir portée trente ans. Voilà. Un homme libre. Mon père. Pas mon entraîneur. Pas le gardien de la flamme. Mon père.
Je n'ai pas baissé les yeux pendant qu'il parlait. Mais après, quand il s'est tu, je les ai baissés vers nos deux mains nouées sur le drap d'hôpital, et je les y ai laissés longtemps, et ce n'était pas perdre un duel. Il n'y avait plus de duel.
—
Sami vient le soir, à l'heure des visites cette fois, par la porte de devant, sans escalier de service, sans angle de caméra à connaître. C'est la chose la plus étrange du monde, de le voir entrer dans une pièce en pleine lumière et avoir le droit.
Il a payé pour ça. Je le sais avant qu'il le dise.
Wassila avait parlé — ou pas eu besoin de parler ; à la fin tout le monde savait, et la Fédé a des règles écrites en gros, aucune relation entre un membre du staff et une joueuse, exclusion immédiate, et on n'exclut pas une joueuse qui ne rejouera plus, alors on exclut le kiné. Il a remis sa démission avant qu'on la lui demande, pour ne pas leur donner la satisfaction de le radier. L'homme qui avait fui un grand club par scrupule, qui était venu chez les Bleues pour recommencer propre, est reparti des Bleues avec un dossier qui le suivra. Le métier est petit. On se parle, entre staffs.
— Tu as sacrifié ta carrière, je dis.
Il s'assoit au bord du lit. Il regarde le pansement, longuement, de cet œil de clinicien qu'il aura toujours — sauf que par-dessus, maintenant, il y a l'autre regard, celui qui ne lit pas un dossier.
— Il y a trois ans, dit-il, j'ai renvoyé un gamin sur un terrain et il s'est cassé pour de bon, et je me suis juré de plus jamais signer oui à quelqu'un qui me suppliait. (Il prend ma main, celle que mon père a tenue le matin.) Et puis je t'ai rencontrée. Et j'ai signé oui chaque nuit pendant douze jours. Tout le monde croit que je me suis trahi. Que j'ai recommencé l'erreur du gamin.
— C'est pas ce que tu crois, toi ?
— Non. (Il dit ça sans hésiter, et je vois que c'est réglé en lui, depuis longtemps, depuis la pelouse peut-être.) Le gamin, je l'ai renvoyé sur un terrain pour le club, pour le staff, pour tout le monde sauf pour lui. Toi, je t'ai gardée debout pour toi. Jusqu'à ce que tu choisisses. Et le soir où tu es tombée, tu avais choisi, les yeux ouverts. Ce n'est pas la même feuille, Romy. Ça m'a pris trois ans et un genou pour comprendre que ce n'est pas la même feuille. J'ai pas répété mon erreur. J'en ai réparé une.
Il ne le dit pas comme un héros. Il le dit comme un fait de la nature, le soleil se lève à l'est, et c'est ça qui me serre quelque part où je n'ai plus besoin de cacher que ça me serre.
— Et maintenant, je dis. T'as plus de Fédé. T'as plus de grand club. T'as une fille avec un genou foutu.
— J'ai une fille avec un genou foutu, répète-t-il, et pour la première fois depuis que je le connais, il sourit pour de vrai, pas presque, en entier. Des mains qui ne se trompent jamais et un genou foutu à réparer tous les jours. Je vais m'ennuyer, c'est sûr.
Je ris. Ça tire sur le pansement, ça fait mal, et je ris quand même, et c'est la première fois que j'écoute mon corps me dire aïe et que je continue non pas par discipline mais par joie.
—
Cette nuit-là, à l'hôpital, seule, je fais le compte.
J'ai perdu le foot de haut niveau. Pour toujours. Ça, c'est vrai, et je ne vais pas vous mentir en disant que ça ne saigne pas — ça saigne, ça saignera longtemps, il y aura des matins d'hiver où le genou me préviendra de la pluie et où je penserai à la passe de la trente et unième, à la tribune qui fait ce bruit, à la bonne vitesse. On ne se débarrasse pas d'un rêve comme on retire un strapping.
Mais je l'ai perdu en l'ayant joué. Pas en l'ayant regardé à la télé dans un salon aux posters jaunis. Je ne suis pas devenue mon père — et lui, ce soir, a cessé d'être le sien.
Le tiroir est ouvert pour de bon. Personne ne le refermera plus jamais avec deux doigts dans une chambre interdite. Et pour la première fois depuis quatorze mois, ça ne me terrifie pas — parce que ce tiroir-là, désormais, ne contient plus de secret. Il ne contient plus que mon genou. Un genou. Le mien. À moi.
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