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On ne lui fit pas de cadeau, au Fond. On lui fit pire : on lui montra son œuvre.
Parmi les réfugiés de la cellule vivait une femme, Maï, qui ne parlait presque plus. Tomas expliqua à Naé, à voix basse, pourquoi : son compagnon avait été réajusté huit mois plus tôt. Pas effacé entièrement — juste « corrigé » de l'amour qu'il portait à Maï, jugé « attachement non concordant nuisant à sa productivité ». Il vivait toujours, là-haut, Indice confortable. Il croisait parfois Maï dans la rue. Il ne la voyait pas. Pour lui, elle n'avait jamais existé.
« Et le pire », dit Tomas, « c'est que c'est un dossier d'Ajustement standard. Validé par un Ajusteur de la Prévention. » Il ne la regarda pas en disant la suite. « Section Naé Vask. »
Naé alla vers Maï. Elle ne savait pas quoi dire — il n'y avait rien à dire qui ne fût obscène. Alors elle dit la seule vérité dont elle disposait.
« C'est moi qui ai signé. Je ne m'en souviens pas. Ça ne change rien pour vous, je sais. Mais je voulais que vous l'entendiez d'une bouche, pas d'un dossier. C'est moi. Je suis désolée. »
Maï la regarda longtemps. Puis elle fit une chose que Naé n'attendait pas : elle ne la frappa pas, ne la maudit pas. Elle hocha la tête, une fois, comme on accuse réception d'une dette qui ne sera jamais payée, et se détourna. Et ce hochement fut plus lourd à porter que tous les cris.
Cette nuit-là — si l'on pouvait parler de nuit, au Fond où le temps n'avait plus d'heures —, Naé ne dormit pas. Elle s'était crue, neuf ans durant, du bon côté. L'Ajusteuse qui offrait la paix. Elle découvrait qu'elle avait passé ces années à découper proprement des vies, une signature après l'autre, persuadée de soigner pendant qu'elle mutilait.
Et l'horreur n'était pas seulement d'avoir fait le mal. C'était de comprendre comment on lui avait fait croire que c'était le bien. Le système ne lui avait jamais montré les gens. Seulement des dossiers. Des probabilités. Des seuils. On avait remplacé chaque visage par un chiffre, et il est facile de réajuster un chiffre.
« Tu t'en veux », dit Sora, surgie du noir. Ce n'était pas une question.
« Comment tu fais », demanda Naé, « pour me regarder sans me tuer ? »
« Je ne te regarde pas, toi », dit Sora. « Je regarde l'outil qu'ils ont fait de toi. Et un outil, ça peut servir dans l'autre sens. » Elle s'assit près d'elle, dans le froid. « Tu veux racheter ce que Naé Vask a signé ? Bien. Moi aussi je veux récupérer mon frère, et les quarante-deux autres, et tous ceux qu'on n'a pas encore comptés. » Son regard luisait dans la pénombre. « Pour ça, il va falloir que tu redeviennes dangereuse. Pas pour nous. Pour eux. »
« Apprends-moi », dit Naé.
« Non », dit Sora, et l'ombre d'un sourire dur passa sur son visage cicatrisé. « Je n'ai rien à t'apprendre. Tout est déjà là, dans tes mains, dans ton corps. Ils ont effacé Sève de ta tête. Ils ne l'ont pas effacée de tes réflexes. » Elle se leva. « Mon travail, c'est juste de te faire assez peur pour qu'elle remonte. »
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