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Sora avait raison. Sève n'était pas dans la mémoire de Naé. Elle était dans ses mains, sa posture, sa façon de jauger une pièce en y entrant — et elle remontait par la peur, par l'effort, par tout ce qui court-circuite la pensée.
Quand Sora la poussa au combat, le corps de Naé sut esquiver avant qu'elle décide d'esquiver. Quand on la mit devant un vieux terminal verrouillé, ses doigts trouvèrent des chemins que son esprit ne comprenait pas. Quand Lise lui montra les plans du maillage de surveillance de la ville, Naé y lut instantanément les failles, les angles morts, les fenêtres — non pas avec son savoir d'Ajusteuse, mais avec l'instinct d'une infiltrée qui avait passé des années à se faufiler dans les interstices du système.
« C'est troublant », admit Lise un jour, en la regardant cartographier de mémoire un secteur qu'elle n'aurait jamais dû connaître. « T'as la tête d'une fonctionnaire et les mains d'une fantôme. »
« Les deux sont moi », dit Naé. Et c'était, elle commençait à le sentir, le cœur du problème — et peut-être de la solution.
Car elle ne redevenait pas Sève. C'était cela que ni Sora ni Tomas n'avaient prévu.
Les réflexes revenaient ; les souvenirs, non. Elle ne retrouvait pas l'amour que Sève avait porté à ces gens, ni les serments de Sève, ni les raisons qui avaient fait de Sève une combattante. Elle héritait des compétences sans hériter de la foi. Et dans ce vide, quelque chose d'autre poussait — quelqu'un d'autre. Ni la militante d'avant, ni l'Ajusteuse d'après. Une troisième personne, qui avait les mains de l'une, le savoir de l'autre, et le devoir de choisir, elle, à neuf, ce qu'elle ferait de cet héritage double.
« Tu n'es pas en train de redevenir celle que tu étais », comprit Tomas un soir, en la regardant. Il semblait à la fois déçu et soulagé. « On espérait récupérer Sève. »
« Sève est morte dans une salle blanche », dit Naé doucement. « Je suis désolée. Je ne peux pas vous la rendre. » Elle regarda ses mains — les mains de la fantôme, les mains de la fonctionnaire. « Mais je peux finir ce qu'elle a commencé. Sans porter ses souvenirs. Rien qu'avec ce que je décide, moi, maintenant. » Elle releva la tête. « Peut-être que c'est mieux. Une combattante qui choisit librement, plutôt qu'une qui obéit à un passé qu'elle ne questionne plus. »
Tomas la regarda longtemps, puis eut un rire bas, étonné.
« Tu sais que c'est exactement ce que Sève aurait dit ? » Il secoua la tête. « Ils ont effacé ta mémoire. Ils n'ont pas réussi à effacer ta façon de penser. » Il lui tendit la main pour la relever. « D'accord. Pas Sève. Pas l'Ajusteuse. » Une pause. « Alors qui ? »
Naé prit sa main, se releva dans le froid du Fond, et pour la première fois depuis qu'on lui avait volé son nom, elle en choisit un — non pas celui de la résistante, non pas celui de l'agent, mais le sien.
« Appelle-moi Naé », dit-elle. « Mais une Naé qui se souvient pourquoi elle ne veut plus jamais signer. »
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