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Angle Mort

Le conduit nord

3 min read

A

Une cellule de Décrocheurs survit parce qu'elle a toujours deux sorties. Sora les fit évacuer par la seconde pendant que l'escouade descendait par la première.

Ce ne fut pas une fuite ordonnée. Ce fut une course dans le noir, à travers des conduits que seuls les habitants des Marges connaissaient, pendant que derrière eux les faisceaux des Ajusteurs balayaient la salle ronde qu'ils venaient d'abandonner. Naé courait au milieu, inutile, encombrante, une citoyenne du Médian dans un monde dont elle ignorait les passages — et chaque seconde, la question tournait : est-ce moi qui les ai menés ?

Ils perdirent quelqu'un. Un jeune, à l'arrière, qu'un Ajusteur cueillit d'une décharge de Trame — pas une arme létale, pire : une saisie, qui le figea net, debout, docile, prêt à être emporté et réécrit. Tomas voulut revenir. Sora l'en empêcha d'une poigne de fer.

« On ne récupère pas un saisi », dit-elle, la voix dure pour ne pas se briser. « On avance. C'est la règle. »

Avance. C'est la seule façon de leur rendre hommage. La phrase remonta en Naé d'un autre monde, d'une autre histoire — et elle comprit, sans pouvoir l'expliquer, qu'elle l'avait déjà entendue, ou dite, dans une vie qu'on lui avait prise.

Ils s'enfoncèrent jusqu'à un secteur si bas, si ancien, que même les Marges l'appelaient le Fond. Et là, enfin, les capteurs moururent tout à fait.


Le vrai refuge de la cellule n'était pas la salle ronde. C'était ici, au Fond : une ancienne station d'épuration, un dédale de cuves sèches et de coursives, niché dans une zone que l'Arbitre, pour une raison oubliée, n'avait jamais maillée. Un angle mort véritable, à l'échelle d'un quartier. Le seul endroit de la Concorde où l'on pouvait, littéralement, ne pas être vu.

« Personne n'entre ici avec une Trame active », dit Sora en s'arrêtant devant un sas grossier. « Personne. »

Lise s'approcha de Naé avec une trousse et un air d'excuse. « L'aveuglement temporaire ne suffit plus. Tant que ta Trame est entière, tu es une balise. Je vais la passer en sommeil profond. Ça va… » elle chercha le mot, « …ça va faire un vide. »

Un vide. Naé connaissait déjà le silence des nudges. Mais quand Lise enfonça la commande et que la Trame s'éteignit pour de bon — pas aveuglée : éteinte —, ce ne fut pas un silence. Ce fut une amputation.

Toute sa vie, une présence avait habité l'arrière de son esprit. Une tiédeur. Un guide. La certitude douce qu'on veillait, qu'on corrigeait, qu'on l'empêcherait de tomber. Et soudain : rien. Le froid intégral d'un crâne qui n'appartenait plus qu'à elle. Naé tomba à genoux, prise de vertige, de nausée, de terreur pure — la terreur de l'animal qu'on lâche pour la première fois sans laisse et qui ne sait plus marcher.

« C'est normal », dit la voix de Tomas, quelque part, douce. « On est tous passés par là. On croit qu'on meurt. »

« C'est juste qu'on recommence à vivre », acheva Naé dans un souffle — et elle leva les yeux, parce qu'elle venait de terminer la phrase de quelqu'un d'autre sans la connaître.

Tomas la regardait, le visage défait d'une émotion ancienne.

« C'est toi qui me l'as apprise, cette phrase », dit-il. « Le jour où tu m'as sorti de la Trame. » Il s'agenouilla près d'elle dans le froid du Fond. « Bon retour, Sève. »

Et Naé, seule dans son crâne pour la première fois depuis l'enfance, terrifiée et étrangement, sauvagement vivante, ne le corrigea pas.

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