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Quand Naé déversa le contenu de la clé sur le vieil écran de la salle ronde, le silence qui suivit fut d'une autre nature que les précédents. Ce n'était plus de la méfiance. C'était de l'effroi.
« Combien ? » demanda Sora, très bas.
« Quarante-trois sujets validés », dit Naé. « Et la recommandation de généraliser. » Elle fit défiler la liste. « Quarante-trois Décrocheurs capturés ces deux dernières années. Effacés. Réinsérés en citoyens. La plupart avec un Indice élevé. Certains… » elle s'arrêta sur une ligne, « …certains affectés à la Prévention. À l'Office. Comme moi. »
« Tu veux dire qu'ils chassent les nôtres », dit Tomas. « Sans savoir que c'étaient les leurs. »
« Je veux dire que la moitié des Ajusteurs qui vous traquent étaient peut-être assis dans cette salle il y a deux ans. »
Lise, livide, fit défiler les identités de réinsertion. Des noms de citoyens ordinaires. Et soudain elle se figea, le souffle coupé, sur l'un d'eux.
« Sujet 14 », murmura-t-elle. « Réinséré sous le nom de… » Elle ne put finir. Sora vint regarder par-dessus son épaule, et Naé vit la combattante au crâne cicatrisé vaciller pour la première fois.
« C'est mon frère », dit Sora. Sa voix était blanche. « On l'a enterré. Symboliquement. Il y a dix-huit mois. » Elle fixa le nom du citoyen modèle qu'était devenu son frère, quelque part là-haut, vivant, heureux, et qui ne la reconnaîtrait pas s'il la croisait. « Il est vivant. Et il ne sait pas qu'il l'est. »
Quelque chose bascula dans la salle ronde. Jusque-là, la résistance se battait contre une abstraction — l'Arbitre, l'Office, le système. Désormais, chacun regardait la liste en y cherchant un visage perdu. Et chacun comprenait que la guerre n'était plus seulement pour détruire un pouvoir.
Elle était pour récupérer des gens.
Sora se tourna vers Naé, et son regard avait changé — pas adouci, mais réorienté, comme une lame qu'on tourne du tranchant vers une autre cible.
« Tu as rapporté ça de l'Office », dit-elle. « En une nuit. Avec une Trame sur la nuque. » Elle marqua un temps. « Une Décrocheuse ordinaire serait morte. Toi, tu es ressortie avec leurs secrets les plus enfouis. »
« Parce que je connais leur maison », dit Naé. « Ils m'ont rendue à eux en oubliant ce qu'ils m'avaient appris pour les servir. Je sais comment l'Office pense. Comment l'Arbitre décide. Où sont les angles morts dans leur logique, pas seulement dans leurs caméras. » Elle soutint le regard de Sora. « Vous me détestez pour ce que Sève vous a fait. Gardez votre haine. Mais utilisez-moi. Je suis la seule arme qu'ils vous ont fabriquée par erreur. »
Avant que Sora puisse répondre, Lise se redressa d'un bond, les mains sur les tempes.
« Mouvement », dit-elle. « Capteurs de périmètre. Plusieurs signatures qui descendent par le conduit nord. » Elle leva des yeux terrifiés. « Une escouade de l'Office. Ils ont retrouvé le secteur. »
« Comment ? » lança Tomas en armant déjà.
Personne ne répondit. Mais le regard de Sora glissa, malgré elle, vers la nuque de Naé — vers la Trame que Lise n'avait fait qu'aveugler, jamais retirer.
Et Naé, dont c'était le métier de lire les probabilités, sentit la sienne se former, froide et atroce, avant même qu'on la formule :
Et si c'était moi ? Et si, sans le savoir, je les avais conduits jusqu'ici ?Sign in to comment.