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Naé ne pouvait pas encore vivre dans les Marges. Pour comprendre ce qu'on lui avait fait, il lui fallait retourner, une dernière fois, là où on le lui avait fait : à l'Office.
C'était insensé. Sa Trame la trahirait. Mais Lise, la hackeuse de la cellule — une gamine de vingt ans aux doigts tachés d'encre conductrice — avait une idée.
« On peut pas t'enlever ta Trame ici, c'est trop risqué, tu y resterais », expliqua Lise en bricolant un boîtier contre la nuque de Naé. « Mais je peux l'aveugler par intermittence. Quinze minutes. Pendant quinze minutes, elle dira à l'Arbitre que tu es chez toi, endormie, pouls plat. Après, ça lâche, et faut que tu sois loin. »
« Quinze minutes dans l'Office pour fouiller mon propre dossier », dit Naé. « C'est court. »
« C'est tout ce que t'as. » Lise scella le boîtier. « Et Sève — pardon, Naé — si ça lâche pendant que t'es dedans, ils sauront que tu es revenue. Et ils ne te rateront pas deux fois. »
Elle entra par les sous-sols qu'elle connaissait, remonta par un accès de maintenance, et se glissa dans l'Office endormi de la nuit avec son ancien patch d'identité — révoqué, mais Lise l'avait fait passer pour une simple erreur système, le genre que personne ne vérifie à 3 h du matin.
Ses mains, encore, savaient le chemin. La console de bas niveau. La séquence d'accès interdite. Elle plongea dans les archives profondes de l'Office, là où ne descendaient jamais les Ajusteurs, et chercha son propre nom.
Vask, Naé. Dossier propre, lisse, parfait. Trop parfait. Elle chercha plus profond. Sève. Rien. Effacé même des archives.Alors elle chercha autrement — non pas un nom, mais une procédure. Le type de réécriture qu'on lui avait appliqué n'était pas un Réajustement ordinaire. On ne transforme pas une résistante en Ajusteuse modèle avec un simple effacement. Ça demandait un protocole. Un programme.
Elle le trouva à la onzième minute.
Projet Concorde-V. Accès Directeur uniquement. Lise lui avait laissé une clé pour ça aussi. Le dossier s'ouvrit, et Naé lut, le sang battant à ses tempes, pendant que le compte à rebours de sa Trame aveuglée fondait. Concorde-V. Hypothèse : un Décrocheur ne se contente pas d'être neutralisé ; correctement réajusté, il constitue l'agent de prévention idéal — il connaît les réseaux dissidents de l'intérieur, anticipe leurs schémas, et opère sans soupçon car il ignore lui-même ce qu'il est. Objectif : convertir des Décrocheurs capturés en Ajusteurs, sans conscience de leur ancienne identité. Prototype 1 : sujet « Sève » → réinséré sous identité « Naé Vask ». Résultats : concordance restaurée à 921. Efficacité opérationnelle supérieure de 40 % à la moyenne. Recommandation : généraliser. Généraliser.Sous le mot, une liste. Des dizaines de lignes. Sujet 2, sujet 3, sujet 7, sujet 14… Chacun un Décrocheur capturé, effacé, réinséré quelque part dans la ville sous un nouveau nom, un nouvel Indice, une nouvelle vie de citoyen modèle — et aucun ne le savait.
Naé n'était pas une victime isolée. Elle était un prototype. Et le prototype avait réussi.
Quelque part dans la Concorde, en cet instant, des dizaines d'anciens résistants vivaient des vies douces et concordantes, ignorant qu'ils avaient été quelqu'un d'autre — et certains, peut-être, traquaient en ce moment même les derniers Décrocheurs avec l'efficacité tranquille de gens qui chassent sans savoir qu'ils chassent leur propre famille.
La Trame de Naé grésilla. Treizième minute. L'aveuglement faiblissait.
Elle copia tout — le dossier, la liste, les noms — sur le support que Lise lui avait donné, arracha la clé, et s'enfonça dans le noir des sous-sols au moment exact où, là-haut, l'Arbitre récupérait le signal de la citoyenne Vask et constatait, avec ce qui chez une machine tenait lieu de surprise, qu'elle n'était pas du tout endormie chez elle.
L'alerte se déclencha dans toute la tour.
Mais Naé courait déjà vers les Marges, le passé de dizaines de gens volés serré contre sa poitrine, et une certitude neuve battant en elle au rythme de ses pas : ils ne lui avaient pas seulement pris sa vie.
Ils en avaient fait une méthode.
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