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Larsen

Reste

8 min read

A

On s'est réveillés tard, dans une lumière qui n'avait rien à voir avec celle de la nuit. Le genre de lumière honnête, blanche, ordinaire, qui ne cache rien et ne dramatise rien. La pire et la meilleure des lumières : celle du lendemain.

Ezra dormait encore, un bras en travers de mes jambes, le visage enfin lisse. J'ai regardé le plafond du loft, les poutres, les guitares accrochées comme des oiseaux, et j'ai attendu de me sentir coupable. Je connais bien la culpabilité, c'est une vieille colocataire, elle se lève toujours avant moi. J'ai attendu qu'elle vienne me dire que j'étais dans le lit du garçon de Camille, que je trahissais une morte, que je n'avais aucun droit.

Elle n'est pas venue.

À la place il y avait juste le matin, et un garçon qui respirait, et la voix de Camille dans ma tête, mais pas comme un reproche — comme une permission. Faut que vous vous connaissiez. On lui avait obéi. On obéissait encore, là, dans ce lit défait. Il y a des fantômes qui te hantent et des fantômes qui te poussent dans le dos. La différence, je crois, c'est exactement la différence entre se taire et tout se dire.

— Tu réfléchis trop fort, a dit Ezra sans ouvrir les yeux. Je t'entends d'ici.

— Je réfléchis pas. Je décide.

— Tu décides quoi.

— De rester.

Il a ouvert un œil.

— À Paris ?

— À Paris. (J'ai pris une inspiration.) J'avais une bourse, une chambre, une règle. Ne rien gâcher. Je passais ma vie à serrer les dents pour pas tomber. (J'ai posé ma main sur sa poitrine, là où le sien à lui battait trop vite pour un type qui faisait semblant de dormir.) J'ai fini par comprendre un truc. Tomber, c'est pas le contraire de tenir debout. Des fois, c'est juste le contraire d'avoir peur.

Il n'a rien dit. Mais sa main a trouvé la mienne sur son torse, et il l'a serrée, et c'était une réponse plus claire que n'importe quel mot.

Plus tard ce matin-là, j'ai fait une chose que je remettais depuis dix mois.

J'ai appelé Hélène.

Pas pour mentir, cette fois. Pas pour dire je dors super, la fac c'est dur mais c'est bien. J'ai mis le haut-parleur, et Ezra s'est assis à côté de moi sur le rebord du matelas, raide, les mains jointes entre les genoux, comme un accusé qui demanderait à plaider lui-même.

— Hélène, j'ai dit. Il faut que je vous raconte quelque chose sur Camille. Quelque chose de beau. Vous avez deux minutes ?

Et je lui ai donné la version vraie. La douce. Pas le toit, pas la pluie, pas la chute — ça, elle le portait déjà, ça ne servait à rien de le retourner. Je lui ai dit qu'il y avait eu un garçon, le dernier hiver. Que Camille était amoureuse. Que c'était pour ça qu'elle disparaissait, qu'elle riait au téléphone, qu'elle gardait son secret comme un trésor. Que ce garçon l'avait aimée aussi, maladroitement, à sa façon d'écorché, mais aimée pour de vrai. Que sa fille n'était pas partie seule et triste dans une ville inconnue. Qu'elle était partie habitée. Pleine. Heureuse, même, ce dernier soir.

Il y a eu un long silence sur la ligne. Le bruit d'une cuisine, loin, comme toujours.

— Je le savais, a fini par dire Hélène, et sa voix était mouillée mais ferme. Une mère, ça sent ces choses-là. Elle chantait, le dernier hiver. Elle avait recommencé à chanter dans la salle de bains. (Un rire qui s'est brisé.) Merci, Lou. Merci de me l'avoir dit. Tu sais que tu es la seule à pouvoir me parler d'elle sans que ça me casse en deux ? Quand tu me parles d'elle, tu me la rends un peu.

À côté de moi, Ezra pleurait sans bruit, le poing contre la bouche.

— Y a quelqu'un qui voudrait vous dire bonjour, j'ai dit. Un jour. Quand vous serez prête. Pas au téléphone. En vrai.

— Le garçon ?

— Le garçon.

— Qu'il prenne soin de toi, a dit Hélène. C'est tout ce que je demande, maintenant. Que vous preniez soin les uns des autres. C'est tout ce qui reste à faire, quand on en a perdu un. Veiller sur ceux qui tiennent encore debout.

J'ai raccroché. Ezra a essuyé son visage avec la paume, une fois, sèchement, ce geste qu'il avait.

— On a fait quoi, là, il a dit.

— On a tenu sa phrase à sa place. Dis-lui que. On vient de dire à sa mère ce qu'elle aurait dit, si elle avait fini.

Il a hoché la tête, longtemps, comme si chaque hochement remettait un boulon en place quelque part dans sa cage thoracique.

Le soir, Larsen a joué.

Ce n'était pas prévu. Mansour râlait, le Silo était à moitié rempli, un mardi sans affiche. Mais Ezra était descendu dans l'après-midi, le carnet écorné sous le bras, et il avait dit à Sacha et Driss trois phrases que je n'ai pas entendues, et Sacha avait regardé Ezra longtemps, et puis il avait posé une main sur sa nuque, à la façon d'un grand frère, et il avait dit d'accord, petit. Une dernière fois.

Ils sont montés dans le rouge. La salle, même à moitié pleine, a fait ce bruit chaud des bons soirs. Et Ezra a pris le micro, et pour la première fois depuis que je le connaissais, il a parlé entre deux chansons.

— Celle-là, il a dit, vous la connaissez. Vous croyez tous que c'est la vôtre. (Un sourire, le vrai, le rare.) Vous avez raison. C'est devenu la vôtre. Mais elle a été à quelqu'un, au début. Une fille. Elle se tenait là. (Il a montré le pilier de gauche, et j'ai cru que mes jambes allaient lâcher.) Elle aimait cette chanson. Et puis elle m'a dit, un soir, d'arrêter d'écrire des trucs tristes. Que j'étais meilleur que ça. (Sa voix a tenu, miraculeusement.) Alors on va la jouer une dernière fois. Pour elle. Et après je la jouerai plus jamais. Parce qu'elle avait raison.

Driss a posé la ligne de basse. Lente, basse, cette note qui m'avait pris au ventre le premier soir avant que je comprenne pourquoi. Et Ezra a chanté Ne te réveille pas, et ce n'était plus une dette, ni une plaie qu'il rouvrait, ni une morte qu'il transformait en refrain pour des inconnus. C'était un adieu. Propre. Tenu. La chose qu'on dépose enfin sur une tombe après l'avoir portée trop longtemps.

J'étais sur le côté de la scène, plaquée contre l'enceinte qui me traversait le corps, exactement comme le premier soir. Sauf que le premier soir j'avais oublié de respirer de douleur. Là, je respirais. Camille était partout dans cette salle — dans le pilier, dans le rouge, dans la voix qui craquait au pont — et pour la première fois sa présence ne me coupait pas en deux. Elle me tenait. Comme une amie te tient le coude quand tu apprends à marcher sur du verglas.

Et au dernier accord, Ezra n'a pas laissé le silence retomber.

— Et celle-là, il a dit, vous la connaissez pas. Personne la connaît. Je l'ai finie cette nuit. (Il a tourné la tête, vers le côté de la scène, vers moi, comme au premier soir, sauf que cette fois il ne fuyait pas un fantôme, il en cherchait une vivante.) Je l'ai pas écrite tout seul.

Il a joué la chanson qu'on avait commencée tous les deux, des semaines plus tôt, à genoux sur cette scène basse, lui qui cassait les vers, moi qui lui rendais ses images. La chanson qui ne venait pas. Elle était venue. Elle parlait de quelqu'un qui apprend à tomber sans mourir. De mains qui rattrapent. D'un toit où, cette fois, on reste assis ensemble jusqu'au matin au lieu de repartir seul sous la pluie.

Il n'y avait pas de larsen dedans. Plus du tout. Juste de la musique.

C'est ça que j'ai compris, plaquée contre cette enceinte, en regardant le garçon qu'on m'avait dit de fuir chanter une chanson moitié à moi. Le larsen, ce cri de la sono quand le micro s'approche trop, cet avertissement — trop près, ça hurle — pendant tout ce temps j'avais cru que c'était une menace. La preuve qu'il fallait garder ses distances. Que s'approcher, c'était se brûler.

Mais le larsen, ce n'est pas le danger. C'est juste un réglage. C'est le son qui te prévient qu'il faut trouver la bonne place, ni trop loin pour que ça vibre, ni trop près pour que ça crie. Et la bonne place existe. Les ingés son la connaissent au centimètre. Camille ne l'avait pas trouvée à temps, et ça, on le porterait toujours, lui et moi, comme on porte les gens qu'on n'a pas su rattraper.

Mais nous, peut-être. Nous, on allait essayer.

Le label aurait sa tournée à l'automne. Ezra avait signé le matin même, le stylo dans une main, mon poignet dans l'autre. Je resterais à Paris — pas pour une bourse, pas pour une vengeance, pas pour un mort. Pour ce qui restait à vivre. Maya hurlerait de joie. Hélène viendrait un dimanche. Le Silo continuerait de garder tout dans son béton, les affiches mortes sous les neuves, nos noms quelque part bientôt gravés dans le bois du bar.

La chanson s'est terminée. La salle a explosé. Ezra a baissé son micro, m'a cherchée du regard dans la pénombre du côté de scène, et il m'a souri — le sourire de quelqu'un à qui, enfin, quelque chose arrive, et qui sait quoi en faire.

Ne tombe pas, m'avait dit la fille du vestiaire, le premier soir. Tout le monde tombe.

Elle avait raison. Tout le monde tombe.

Le secret, ce n'est pas de ne pas tomber.

C'est d'avoir, en bas, quelqu'un qui a appris à rattraper.

Fin de la Partie II.

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