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On m'a tout raconté, après. Les onze, devenues douze avec moi. La descente de la montagne, la Couronne brisée, les trempeuses qui rentraient chez elles avec, dans les mains, des objets pleins d'émotions sans images qu'elles passeraient leur vie à apprendre à relire.
On m'a raconté Esven aussi. Que nous nous étions haïs. Que la haine avait fondu. Qu'il était prince d'un royaume que nous venions de défaire et qu'il y avait renoncé sans une seconde d'hésitation. Que j'avais juré de lui rendre le nom d'une ville-port dont il rêvait. Que je l'avais aimé assez pour le couler dans une lame et l'oublier.
Je les écoutais comme on écoute l'histoire de quelqu'un d'autre. Parce que c'en était une. La femme qui avait aimé cet homme était restée dans l'acier. Moi, j'étais ce qui restait après la trempe : refroidie, dure, claire.
Esven n'a pas fait ce que je redoutais. Il ne m'a pas assise pour me réciter notre passé, ne m'a pas montré de preuves, n'a pas exigé que je sente ce que je ne sentais plus. Les premiers jours, il se tenait simplement à distance, et quand nos regards se croisaient il détournait le sien le premier, pour ne pas me peser de tout ce qu'il portait.
Un soir, dans la maison basse au bord de la mer où les trempeuses libérées s'étaient réfugiées, il s'est assis en face de moi, et il s'est présenté.
— Esven, il a dit. Je forgeais, enfant. J'ai oublié presque tout, moi aussi. On m'a effacé un homme et une ville. Alors je sais un peu ce que c'est, le trou.
C'était habile, et ce n'était pas un calcul. C'était vrai. Nous étions deux personnes à qui on avait volé des morceaux. Lui par la Couronne. Moi par mes propres mains.
— Nahir, j'ai dit.
— Je sais, il a souri. Mais c'est bien que tu me le dises. On commence par là.
Il ne m'a pas courtisée comme on réclame un dû. Il m'a courtisée comme on rencontre quelqu'un. Il m'apportait du thé sans savoir si je l'aimais sucré — il avait décidé de réapprendre. Il me racontait la mer le matin au lieu de me raconter nous. Il riait, et son rire avait quelque chose qui me retournait sans que je comprenne pourquoi.
Et c'était la première fois de ma vie. Vous comprenez ? La première fois que je me sentais attirée vers quelqu'un sans qu'une histoire me pousse dans le dos. Pas par devoir, pas par dette, pas parce que nous avions. Par choix. Parce que cet homme, cet homme-là, ici, maintenant, me plaisait.
J'aurais pu refuser le trou. Le maudire toute ma vie. On durcit en perdant — c'était la phrase de Voss, et longtemps je l'avais crue. Mais Voss avait tort sur l'essentiel. On ne durcit pas seulement. On peut aussi, une fois refroidie, choisir de regarder ce qui reste — et décider que ça suffit pour bâtir.
Un amour, une fois forgé, peut être choisi de nouveau. Par d'autres mains. Même les siennes.
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