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Arrêts de jeu

Le match d'un autre

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A

Cinq minutes, ça ne se compte pas en minutes. Ça se compte en ce qu'on n'a pas le temps de dire.

— Ils t'enlèvent tout, j'ai dit. À cause de moi.

— Ils m'enlèvent un métier. (Il s'est accroupi, comme le premier soir, à hauteur de mon genou, par réflexe, parce que c'est là qu'il a toujours su me parler.) Toi, ce qu'on te demande de décider cette nuit, c'est pas un métier. Alors on va pas parler de moi.

— Si. On va parler de toi, parce que c'est plus facile que de parler de —

— Romy. (Il a posé deux doigts sur ma rotule. Pas un examen. Une dernière fois, juste pour savoir.) Écoute-moi, et après je m'en vais et je te fais pas le coup de te dire quoi faire, parce que tout le monde te dit quoi faire depuis que t'as six ans et c'est exactement ça, le problème.

J'ai attendu.

— J'ai renvoyé un gamin sur un terrain, une fois. Tu connais l'histoire. Ce que je t'ai jamais dit, c'est ce qui m'a hanté après. C'était pas la faute. Les fautes, on en fait. C'est qu'au moment où j'ai signé, je savais pas si je signais pour lui ou pour le club qui me payait, ou pour me prouver que j'étais pas le froussard qui dit toujours non. Je savais plus à qui appartenait la décision. (Il a relevé les yeux.) Toi, cette nuit, avant de choisir jouer ou arrêter, pose-toi une seule question. La seule qui compte. À qui appartient le match ?

— Comment ça, à qui —

— Le quart. Le rêve. La jambe que tu veux brûler dessus. C'est le tien, ce match ? Ou c'est le sien ?

Et il a fait un signe de tête vers la porte par où mon père était sorti.

Je n'ai rien répondu. Il l'a vu sur mon visage — il lit les corps, il a toujours lu les corps — et il s'est relevé, doucement, sans à-coup cette fois, sans la chaise qui racle.

— Voilà, il a dit. Et le mot, dans sa bouche, n'était pas cassé. Il était posé. Comme on pose une glace sur une brûlure.

On a frappé. La déléguée. Le temps était écoulé. Il a regardé la porte, puis moi, et il n'a pas dit je reviendrai, parce qu'il ne reviendrait pas, et c'était un homme qui ne mentait qu'avec ses mains, jamais avec sa bouche. Il a juste posé, une dernière fois, sa paume à plat sur le drap au-dessus de mon genou. Une signature. Et il l'a retirée d'un coup, comme on retire la main d'une plaque brûlante.

Puis il est sorti, et le couloir l'a avalé, et je suis restée seule avec la question qu'il m'avait laissée à la place de lui.

À qui appartient le match ?

J'ai regardé le néon grésiller. Et pour la première fois de ma vie, au lieu de fixer un point pour ne pas pleurer, j'ai fermé les yeux. J'ai écouté. Pas mon genou — lui, il n'avait plus rien à dire, il avait dit sa phrase entière sur la pelouse de Sydney. J'ai écouté en dessous. Là où il y a ce qu'on veut, vraiment, quand on retire ce que les autres veulent pour nous.

Et je suis tombée sur un souvenir. J'avais six ans, peut-être sept. Un terrain de district, l'hiver, la buée qui sort de la bouche. Mon père sur la touche, le seul parent qui restait jusqu'à la fin, les mains dans les poches d'un blouson trop fin. J'avais marqué — un truc de gamine, j'avais poussé le ballon entre les jambes de la gardienne — et j'avais couru vers lui, vers la touche, comme j'ai couru vers le poteau de corner toute ma vie, vers le seul endroit du stade où je savais qu'il était. Et je me souviens de son visage. De ce qu'il y avait dessus.

Ce n'était pas de la fierté pour moi.

C'était du soulagement pour lui. Comme si, à chaque but que je mettais, un petit morceau d'un soir de novembre se réparait dans son genou à lui. Je marquais et c'était sa branche verte qui se redressait. Je courais et c'était sa jambe qui tenait. Je n'ai jamais joué un seul match de ma vie. J'ai rejoué le sien. Quatorze mois sur un ligament mort, mille soirs à vingt et une heures, une visite médicale maquillée, un homme rayé — tout ça pour une chose que je n'avais jamais regardée en face : je n'ai jamais voulu la Coupe du monde.

J'ai voulu réparer mon père.

Et on ne répare pas un homme. J'avais mis quatorze mois et un genou définitif à l'apprendre. Tout à l'heure, sur ce tabouret, lui-même me l'avait dit, à sa manière, la seule chose vraie qu'un Castel sache dire : deviens pas moi. Il me suppliait de m'arrêter. Mais s'arrêter parce qu'il me le demandait, c'était encore jouer son match. C'était encore lui qui tenait le ballon. Arrêter pour lui plaire ou jouer pour le venger, c'était la même dérobade — dans les deux cas, ce n'était pas ma jambe qui décidait. C'était la sienne.

Voilà ce que Sami avait posé sur le drap avant de partir. Pas joue. Pas arrête. À qui appartient le match. Le seul homme qui m'ait jamais demandé ce que moi je voulais, et on le sortait du bâtiment pendant que je comprenais enfin la question.

La porte s'est rouverte. Mon père. Seul. Il s'était assis dans le couloir tout ce temps, j'imagine, sur une de ces chaises en plastique d'enceinte sportive, à attendre que l'homme reparte pour revenir auprès de sa fille.

— Il est parti, il a dit.

— Je sais.

Il s'est rassis sur le tabouret. La même position. Les deux genoux dans la pièce, le sien et le mien, et je les ai regardés tous les deux, longuement, sans rien transformer en feinte.

— Papa.

— Oui.

— Quand j'avais sept ans. Le but contre les Vesoul. Tu te souviens.

Il a souri, malgré tout, malgré le carrelage et l'IRM et la nuit.

— Entre les jambes de la gardienne. Bien sûr que je me souviens.

— Tu étais content pour qui ?

Il n'a pas compris tout de suite. Puis il a compris, parce qu'il lit les corps, parce que c'est de famille, et le sourire est tombé de son visage comme tombe un strapping qu'on arrache.

— Romy —

— C'est pas un reproche. (Et c'était vrai, ça ne l'était pas, je l'ai entendu dans ma propre voix, calme, posée, le voilà de Sami.) C'est une question. La première vraie que je te pose. Toute ma vie j'ai joué pour refermer ton soir de novembre. Et ce soir je l'ai rouvert, exactement, dans ma jambe. On peut pas continuer ça, papa. Ni toi ni moi. Faut que quelqu'un arrête de rejouer ce match-là.

Il a baissé les yeux. Deuxième fois de la soirée. Deuxième fois de sa vie, peut-être. Un Castel qui baisse les yeux a déjà perdu le duel — sauf que ce duel-là, il fallait le perdre, c'était le seul qu'aucun de nous deux n'aurait jamais dû gagner.

— Qu'est-ce que tu vas faire, il a murmuré.

Et je n'ai pas répondu je m'arrête, pour lui faire plaisir. Et je n'ai pas répondu je joue, pour le venger. Pour la première fois, je n'allais répondre ni l'un ni l'autre tant que je ne saurais pas, vraiment, lequel des deux était à moi.

Dehors, il restait cinq heures avant six heures du matin. Cinq heures avant que Carmen Diaz pousse la porte avec une feuille. Cinq petites heures d'arrêts de jeu — ce temps volé qu'un arbitre peut siffler à la seconde qu'il veut — et au bout, pour la première fois de ma vie, une décision qui n'appartiendrait à personne d'autre que moi.

J'ai pris la main de mon père. Cette fois, c'est moi qui ai pris.

— Laisse-moi seule, papa. J'ai un match à jouer. Le mien.

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