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Ne me fuis pas

CHAPITRE 1 — Il était déjà là

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A

Il y a des nuits où tout semble normal.

Et puis il y a celles où quelque chose change.
Sans bruit. Sans raison.

Celles où tu comprends, trop tard, que tu n’aurais jamais dû être là.

Je marchais trop vite.

Je m’en suis rendu compte quand mon souffle a commencé à devenir irrégulier, court, presque saccadé. Pourtant, je n’avais aucune vraie raison de me presser. Pas officiellement.

Le métro avait fermé plus tôt que prévu.
Un problème technique, ils avaient dit.

Alors j’avais décidé de rentrer à pied.

Mauvaise idée.

Les rues de Paris avaient cette façon étrange de changer de visage la nuit. Le jour, elles étaient vivantes, bruyantes, presque rassurantes. Mais là…

Elles semblaient… vides.

Pas désertes.
Vidées.

Comme si quelque chose avait aspiré toute présence humaine, laissant derrière seulement des façades froides et des lampadaires fatigués.

Le bruit de mes talons résonnait trop fort.

Toc. Toc. Toc.

Chaque pas rebondissait contre les murs, revenait vers moi, amplifié.

Je ralentis légèrement.

Le son diminue.

Je m’arrête.

Plus rien.

Un silence brutal tombe, presque violent.

Et c’est là que je le sens.

Ce truc.

Cette sensation qu’on ne t’explique jamais vraiment, mais que tout le monde connaît.
Ce moment précis où ton corps comprend quelque chose… avant ton esprit.

Je ne suis pas seule.

Je déglutis, essayant de me raisonner.

— Ridicule…

Ma voix sonne creuse. Pas convaincue.

Je reprends ma marche.

Plus vite cette fois.

Ne te retourne pas.

C’est la règle numéro un dans ce genre de situation.
Ne jamais confirmer ce que tu crains.

Parce que parfois… le voir le rend réel.

Mon cœur accélère malgré moi. Mes doigts se crispent légèrement contre le tissu de mon manteau.

Le vent s’engouffre dans la rue, soulevant quelques papiers au sol.

Toc. Toc. Toc.

Mes pas deviennent précipités.

Et puis—

Je m’arrête net.

Il y a quelqu’un.

Au bout de la rue.

Une silhouette.

Immobile.

Mon estomac se noue instantanément.

Je plisse les yeux, essayant de distinguer plus de détails. Mais la lumière est mauvaise. Trop jaune. Trop faible.

Je pourrais encore faire demi-tour.

Je devrais faire demi-tour.

Mais quelque chose m’en empêche.

Quelque chose de stupide.

De dangereux.

De profondément humain.

La curiosité.

Alors je continue d’avancer.

Pas après pas.

La silhouette ne bouge pas.

Elle ne fait rien.

Elle est juste là.

Et plus je m’approche… plus un malaise étrange grandit en moi.

Ce n’est pas juste la peur.

C’est… autre chose.

Une sensation dérangeante, presque intime.

Comme si cette scène… ne m’était pas totalement inconnue.

Je secoue légèrement la tête.

N’importe quoi.

À quelques mètres de lui, je ralentis.

Maintenant, je distingue mieux.

Un homme.

Grand.

Capuche sombre.

Les mains dans les poches.

Et surtout—

Ses yeux.

Fixés sur moi.

Pas un regard surpris.
Pas un regard curieux.

Un regard… qui attendait.

Mon cœur rate un battement.

— Vous attendez quelqu’un ?

La question m’échappe avant même que je puisse la retenir.

Idiot.

Il ne répond pas.

Même pas un mouvement.

Même pas un clignement.

Juste… ce regard.

Un frisson me traverse lentement la colonne vertébrale.

— Ok… je murmure.

Je détourne légèrement les yeux et fais un pas pour le dépasser.

Ne t’arrête pas. Continue. C’est juste un mec bizarre.

Je passe à côté de lui.

L’air devient soudain plus froid.

Plus lourd.

Comme si la température avait chuté de plusieurs degrés en une seconde.

Et puis—

— T’as mis plus de temps que prévu.

Je me fige.

Complètement.

Chaque muscle de mon corps se contracte.

Mon cerveau met une seconde à comprendre.

Puis une autre à paniquer.

Très lentement… je me retourne.

— Pardon ?

Ma voix tremble.

Lui relève légèrement la tête.

Et cette fois, la lumière accroche son visage.

Et tout en moi se bloque.

Parce que je ne le reconnais pas.

Mais lui…

Il me connaît.

Ça se voit.

Dans ses yeux.
Dans sa façon de me regarder.
Dans cette absence totale d’hésitation.

— On va éviter de faire semblant, dit-il calmement.

Sa voix est posée.

Stable.

Trop stable.

Il fait un pas vers moi.

Instinctivement, je recule.

— Je crois vraiment que vous vous trompez de personne—

— Non.

Un deuxième pas.

Plus proche.

Mon dos se tend.

— C’est toi.

Le monde autour de moi semble se contracter.

Les murs.

La rue.

L’air.

Tout devient étouffant.

— Qui êtes-vous ? je lâche, incapable de masquer la panique dans ma voix.

Il m’observe un instant.

Comme s’il réfléchissait.

Ou comme s’il savourait quelque chose.

Puis, lentement… il esquisse un sourire.

Pas un sourire rassurant.

Pas un sourire normal.

Un sourire qui annonce des problèmes.

Des vrais.

— Quelqu’un que t’aurais préféré ne jamais rencontrer.

Mon cœur bat trop vite. Beaucoup trop vite.

Je fais un pas en arrière.

Puis un autre.

Mais mes jambes sont lourdes. Lentes. Comme si mon corps refusait de coopérer.

— Je vais appeler la police.

Mensonge.

Mon téléphone est au fond de mon sac.

Et je sais très bien que je ne serai jamais assez rapide.

Son sourire s’élargit légèrement.

— Tu peux essayer.

Il s’approche encore.

Et cette fois…

Je sens quelque chose se briser en moi.

Pas physiquement.

Pas vraiment.

Mais comme une certitude.

Une intuition profonde.

Inévitable.

Je suis déjà dans quelque chose que je ne contrôle plus.

— Pourquoi moi ? je murmure.

Silence.

Il me fixe.

Longtemps.

Puis, presque doucement :

— Parce que t’as déjà commencé.

Un frisson glacé me traverse.

— De quoi vous parlez ?

Il penche légèrement la tête.

Ses yeux ne me quittent pas.

Pas une seconde.

— Tu t’en souviens pas encore.

Un pas de plus.

Trop proche.

Beaucoup trop proche.

Mon souffle se bloque.

— Mais ça va revenir.

Il se penche légèrement vers moi.

Sa voix descend d’un ton.

Presque un murmure.

— Et quand ça reviendra…

Un silence.

Lourd.

Oppressant.

Puis—

— tu me supplieras de ne pas te laisser partir.

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