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Angle Mort

Indice 921

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A

Le matin, la Trame réveillait Naé Vask douze minutes avant son pic de cortisol, comme toujours, et comme toujours elle ouvrit les yeux avec la sensation reposante d'avoir été parfaitement gérée.

Un chiffre flottait dans le coin haut de sa vision, là où personne d'autre ne pouvait le voir, projeté directement sur sa rétine par l'implant logé à la base de son crâne : 921. Son Indice de Concordance. Neuf cent vingt et un sur mille. De quoi accéder aux étages supérieurs, aux files prioritaires, à l'air filtré du quartier Médian. De quoi être quelqu'un.

« Bonne journée, citoyenne Vask », murmura la Trame d'une voix qui n'était pas une voix, juste une intention déposée dans son esprit. « Ton trajet est optimisé. Ton café t'attend. »

Le café l'attendait. Bien sûr. L'Arbitre avait calculé qu'à 6 h 47, après une nuit de sommeil de qualité 0,88, Naé désirerait un café — et l'avait commandé pour elle, prélevé sur son crédit, livré au distributeur du hall. Vouloir une chose et l'obtenir étaient devenus, dans la Concorde, le même geste. C'était cela, l'Harmonie : la disparition du manque.

Elle s'habilla en gris réglementaire, descendit les soixante étages, but le café qui était exactement à la température qu'elle aimait, et marcha vers l'Office sous un ciel que des satellites tenaient propre. Partout, les autres citoyens avançaient avec la même fluidité tranquille, chacun guidé par sa propre Trame, chacun dévié d'un pas ici, ralenti d'une seconde là, pour qu'aucun corps n'en heurte un autre. Une ville de dix millions d'âmes, et pas une bousculade. L'Arbitre orchestrait la foule comme un seul organisme.

Naé trouvait cela beau. Elle l'avait toujours trouvé beau.


L'Office d'Harmonisation occupait une tour sans fenêtres au centre du quartier Médian. Naé y avait une place parmi les meilleures : Ajusteuse de premier rang, section Prévention.

Son travail était simple à décrire et difficile à faire bien. Toute la journée, l'Arbitre lui envoyait des dossiers — des citoyens dont la Trame avait détecté une dérive. Pas un crime : un crime n'avait pas encore eu lieu. Une probabilité de crime, ou de dissidence, ou simplement de malheur contagieux, calculée à partir de dix mille signaux : un rythme cardiaque trop souvent irrégulier devant les écrans d'information, des trajets qui s'écartaient des trajets recommandés, des mots prononcés à voix basse que les capteurs du domicile avaient jugés discordants.

Et Naé décidait. Surveillance accrue. Ajustement doux — la Trame infléchissait l'humeur, atténuait la colère, susurrait des pensées plus calmes. Ou, pour les cas lourds, Réajustement : on convoquait le citoyen, on le rendormait, et on réécrivait la portion de mémoire qui le faisait dévier. Il se réveillait apaisé, concordant, sans même savoir qu'on lui avait pris quelque chose. La plupart gagnaient des points d'Indice après. La plupart étaient plus heureux.

« Tu en es à combien ce mois-ci ? » demanda Orel, à la cloison voisine, sans lever les yeux de ses dossiers.

« Trois cent quatre Ajustements. Onze Réajustements. »

« Onze. » Orel siffla. « Le Directeur va t'embrasser sur le front. »

« Le Directeur ne touche personne », dit Naé, et ils rirent tous les deux, parce que c'était vrai et parce que rire ensemble augmentait, de quelques millièmes, leur Concordance sociale.


Le onzième Réajustement du mois fut un homme de la zone basse. Indice 240. Déclassé. Le dossier indiquait : discours répétés sur la « mémoire volée », contacts probables avec des éléments hors-Trame, refus de trois Ajustements doux. Probabilité de bascule dissidente : 0,91. Au-delà du seuil. Le calcul ne laissait pas de marge.

Naé valida. Le protocole voulait qu'elle assiste au Réajustement — contrôle qualité. Elle descendit jusqu'à la salle blanche où l'homme attendait, sanglé non par force mais par sa propre Trame qui lui ordonnait le calme, et qui obéissait.

Il était jeune. Plus jeune qu'elle ne l'avait cru. Et quand elle entra, il tourna la tête vers elle, et la regarda — vraiment, dans les yeux, ce qui était rare, car la plupart des gens regardaient légèrement à côté, là où flottaient leurs propres chiffres.

« Je te connais », dit-il.

« Tout le monde croit connaître les Ajusteurs », répondit Naé, professionnelle. « C'est le stress. Ça passera. »

Le technicien arma la procédure. La Trame de l'homme se prépara à recevoir la réécriture. Il aurait dû s'endormir. Au lieu de quoi il sourit, d'un sourire qui n'avait pas sa place dans une salle blanche, un sourire de quelqu'un qui sait une chose que vous ignorez.

« Angle mort », dit-il, doucement, comme on confie un secret. « Tu te souviens de l'angle mort, Sève ? »

Quelque chose, dans la poitrine de Naé, se décrocha.

Pas un souvenir. Pas une image. Juste une chute, brève, vertigineuse, comme un pied qui rate une marche dans le noir — la certitude physique, absurde, qu'on venait de prononcer son nom. Pas Naé. L'autre. Celui qu'elle n'avait pas.

« Procédure lancée », annonça le technicien.

L'homme ferma les yeux. Quand il les rouvrit, trois secondes plus tard, il était calme, vide, concordant. Il ne la regardait plus. Son Indice, sur l'écran, grimpait déjà.

« Contrôle qualité validé ? » demanda le technicien.

Naé fixait l'homme réajusté, le cœur cognant à un rythme que sa Trame, pour une raison qu'elle ne s'expliqua pas, ne corrigea pas tout de suite.

« Validé », s'entendit-elle dire.

Mais en remontant les soixante étages, dans le silence parfait de l'ascenseur optimisé, un mot tournait dans sa tête comme une pièce lâchée sur du carrelage, longtemps, avant de s'immobiliser.

Angle mort.

Et pour la première fois de sa vie d'adulte, Naé Vask, Indice 921, eut une pensée que personne ne lui avait suggérée.

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