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— Viens.
Il a dit ça à trois heures et quart, quand la dernière chaise a été empilée et que Mansour est parti en traînant son trousseau. Viens. Pas une question. Il avait déjà la porte du fond ouverte, celle que je croyais condamnée, celle qui donnait sur un escalier de fer en colimaçon qui montait dans le noir.
J'aurais dû dire non. Au lieu de ça j'ai éteint, et je l'ai suivi dans le ventre du Silo.
On a monté trois étages. Son studio — un matelas, des câbles, mille vinyles, l'odeur de cèdre — et au-dessus encore, une trappe, et l'air froid de la nuit qui tombe d'un coup dessus comme de l'eau.
Le toit du Silo.
Paris s'est ouvert. Les toits luisants de pluie, les antennes, la tour Eiffel au loin qui clignote bêtement comme une promesse à laquelle personne ne croit, et tout en bas l'est de la ville, les néons rouges qui bavent sur le bitume. Le vent. Le vide juste derrière un rebord bas, trop bas, un rebord à hauteur de genou, rien, presque rien entre nous et la chute.
Et là, mon cœur s'est arrêté.
Un toit. La nuit. Un rebord trop bas.
C'était comme ça, pour Camille. Exactement comme ça. Un toit, la nuit, et après plus rien — quatre mois de machines et de moi qui passais sa chanson sur un téléphone posé sur un oreiller. J'étais debout sur un toit avec le garçon qu'elle était venue chercher, et je ne pouvais pas le dire, et le dire me déchirait la gorge de l'intérieur comme un cri qu'on avale.
— Je monte ici quand ça va pas, il a dit, sans savoir, sans pouvoir savoir ce qu'il venait de faire. Personne connaît. C'est le seul endroit où je suis pas le fils de mon père ni le chanteur de personne.
Il s'est assis au bord. Au bord du bord. Les jambes dans le vide.
— Descends de là, j'ai dit, et ma voix n'était pas la mienne.
— Pourquoi.
— Descends.
Il a dû entendre quelque chose, parce qu'il s'est reculé, lentement, et il m'a regardée comme on regarde une vitre qui se fend sans bruit.
— Eh. (Il s'est approché.) Lou. T'as peur du vide ?
— J'ai peur de rien.
— Menteuse.
— Arrête de dire ça.
— Pourquoi. (Il était là, devant moi, le vent dans ses cheveux noirs, et toute l'arrogance était partie, il ne restait que le garçon de trois heures du matin, le précieux, l'insupportable.) Pourquoi tu supportes pas que je voie clair en toi alors que tu passes ta vie à voir clair en moi ?
J'aurais voulu reculer. Le rebord était derrière. Lui devant. Trop près. Ça hurlait partout en moi, le larsen, le vrai, celui qui annonce que l'équilibre va se briser.
— Parce que si tu vois clair, j'ai dit, tu vas pas aimer ce que tu trouves.
— Laisse-moi en juger.
— Ezra.
— J'ai écrit toute une chanson sur quelqu'un qui est parti parce que j'ai eu peur de tomber, il a dit, très bas. Je vais pas refaire la même erreur sur un toit deux fois.
Deux fois.
Le mot m'a traversée comme une lame, et je n'ai pas eu le temps d'en faire quoi que ce soit, parce qu'il a posé sa main sur ma joue — la même main suspendue de la veille, qui cette fois est allée jusqu'au bout — et il m'a embrassée.
Et tout s'est tu.
Plus de larsen. Plus de ville. Plus de mission, plus de pass dans ma poche, plus de chambre d'hôpital, plus de chanson en boucle — pendant exactement le temps d'un baiser, le monde a débranché. Sa bouche était douce et son souffle tremblait et il m'embrassait comme il chantait, comme on saigne, avec une retenue qui rendait tout plus grand que ça n'aurait dû l'être. Une main dans mes cheveux. L'autre à plat dans mon dos, qui me tenait, qui m'empêchait de tomber — et c'était ça le plus insupportable, qu'il me retienne, lui, exactement là où elle était tombée.
J'ai répondu. Une seconde. Deux. J'ai posé mes mains sur son torse et je l'ai senti respirer fort, et j'ai eu, une seconde, deux, le droit d'être juste une fille de dix-neuf ans qui embrasse un garçon sur un toit de Paris.
Et puis je me suis souvenue.
De Camille. De son visage que je ne pouvais pas réveiller. Du pass plastifié. Enfin lui parler. J'embrassais le garçon qu'elle était venue chercher la nuit où elle est morte. J'embrassais peut-être la dernière personne qui l'avait vue debout. La culpabilité est montée d'un coup, noire, énorme, par en dessous, comme une eau qui crève la glace, et elle m'a submergée.
Je me suis arrachée à lui.
— Non. (Je tremblais.) Non, non, je peux pas, c'est — non.
— Lou —
— Me touche pas.
Il a levé les mains, recule, le visage ouvert, blessé, perdu, et la pire chose c'est qu'il n'a pas remis le masque. Il est resté à nu sous le vent.
— Qu'est-ce que j'ai fait.
— Rien. C'est moi. C'est —
— C'est quoi. (Sa voix a durci, pas de colère, de peur.) Depuis le début. Le premier soir, la chanson, les bonnes questions, ta tête quand tu m'as vu sur ce rebord. Tu me regardes pas comme une fille regarde un mec, Lou. Tu me regardes comme quelqu'un qui sait déjà comment l'histoire finit.
Je reculais vers la trappe. Le vent emportait mes larmes avant qu'elles tombent.
— Il faut que je parte.
— Tu me caches quelque chose. (Il n'a pas bougé, mais sa voix m'a rattrapée à travers tout le toit, basse, certaine, dévastée.) Un truc énorme. Je le sens depuis le premier jour, comme on sent l'orage avant qu'il éclate. Je sais pas ce que c'est. Mais je sais que ça me concerne. Et je sais que tu vas finir par me le balancer en pleine figure.
Je me suis arrêtée, une main sur le rebord de la trappe, le dos tourné, incapable de me retourner.
— Lou. (Un silence. La ville respirait sous nous.) Dis-moi que je me trompe.
Je n'ai pas répondu.
Je suis descendue dans le noir.
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