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Paris sent la pluie et le métro, et moi je sens le stress.
Il est dix-neuf heures, je suis en retard de quatre minutes pour le premier soir d'un boulot que je n'ai pas le droit de rater, et la porte du Silo est une plaque de fer rouillée sans poignée, sans enseigne, sans rien qui dise bienvenue. Juste un graffiti au pochoir, un éclair, et en dessous, à la bombe rouge : LARSEN — COMPLET.
Je tape. Personne. Je tape encore, plus fort, avec le tranchant du poing, et la porte s'ouvre d'un coup sur une fille minuscule, cheveux roses, sourire de quelqu'un qui n'a jamais eu peur de rien.
— T'es la nouvelle ? La boursière ?
— Lou.
— Maya. (Elle me tire à l'intérieur par le poignet comme si on se connaissait depuis dix ans.) Bouge, on est dans la semoule, le groupe répète, le bar est à sec, et Mansour va m'arracher la tête si la caisse est pas prête. Tu sais ouvrir une bière ?
— Je sais ouvrir une bière.
— Alors t'es déjà plus utile que les trois derniers.
Le Silo, c'est un bunker. Littéralement : un ancien silo à grain reconverti, du béton brut sur trois étages, des câbles qui pendent comme des lianes, des enceintes hautes comme moi empilées en colonnes, et cette odeur — sueur séchée, bière renversée, fumée froide — qui te prend à la gorge et, je le découvrirai, ne te lâche plus jamais. Au fond, une scène basse, presque au niveau du sol, pour qu'il n'y ait rien entre le groupe et les corps. Sur cette scène, quatre silhouettes branchent des instruments dans la pénombre rouge.
Et il y a un son.
Pas encore une chanson — un accordage, une note de basse qui fait vibrer le plexus, une cymbale qu'on effleure. Mais déjà ce son a quelque chose. Il te dit reste. Je m'arrête malgré moi, deux caisses de bière dans les bras, et je regarde la scène.
— Première erreur, dit Maya derrière moi, sans méchanceté. On regarde pas la scène. On regarde le bar. La scène, c'est un trou noir, ça avale les filles.
Trop tard. Une voix vient de monter dans le micro.
Je ne saurais pas la décrire honnêtement sans avoir l'air d'une de ces filles. Disons : une voix éraillée, basse, qui ne chante pas pour toi mais contre toi, comme si chaque mot lui coûtait et qu'il te tenait personnellement responsable de ce qu'il lui en coûte. Une voix qui gratte exactement là où ça fait mal et appuie. Trois mots, et toute la salle vide se met à exister autrement.
Je n'ai pas vu son visage. Juste cette voix. Et — je le note, parce que je suis quelqu'un d'honnête avec moi-même, même quand ça m'arrange pas — un truc s'est décroché dans ma poitrine. Un petit truc. Un boulon.
— Il s'appelle comment, le chanteur ?
Maya m'a lancé un regard. Le genre de regard qu'on lance à quelqu'un qui vient de marcher pile sur la mine qu'on lui montrait du doigt.
— Toi, tu commences déjà.
— Je demande un prénom, je demande pas en mariage.
— Ezra, dit-elle. Et tu fais comme tout le monde de censé ici : tu fais comme s'il existait pas.
J'allais répondre quelque chose de spirituel — j'avais une bonne vanne, je le jure — quand une caisse de bière de trop a glissé du haut de ma pile.
J'ai eu le réflexe de la rattraper. Mauvais réflexe. En la rattrapant, j'ai lâché les deux autres, qui se sont ouvertes par terre dans une explosion de mousse et de verre, et pour parfaire le tableau, une canette pleine est partie en roulant sur le sol de béton, a traversé toute la salle dans un vacarme ridicule, et est venue cogner — évidemment — le pied du micro sur scène.
Le son s'est arrêté net.
Larsen. Pluie de larsen. Ce hurlement aigu, métallique, insupportable, que pousse une sono quand l'équilibre se brise. Tout le monde a porté les mains à ses oreilles. La fille rose à côté de moi a fermé les yeux comme devant un accident de voiture.
Et dans le silence qui a suivi, une silhouette s'est avancée au bord de la scène, dans la lumière rouge, et m'a regardée.
Première chose : il était trop beau, et il le savait trop bien, ce qui aurait dû le rendre supportable et le rendait pire. Des cheveux noirs en bataille, une mâchoire faite pour les mauvaises décisions, un tee-shirt troué qui coûtait sûrement plus cher que ma chambre, et des yeux — sombres, moqueurs, déjà en train de me classer dans une catégorie qu'il connaissait par cœur.
Deuxième chose : il a souri. Lentement. Le sourire de quelqu'un à qui rien n'arrive jamais et que mon désastre amusait comme on s'amuse d'un chiot qui se prend les pattes dans une nappe.
— Bravo, il a dit. Vraiment. C'est rare, une entrée aussi maîtrisée.
Toute la salle attendait que je rougisse, que je bafouille, que je tombe — c'est le mot que Maya avait employé, tomber, et je comprenais enfin ce qu'il voulait dire, parce que c'était exactement le verbe qu'il y avait dans l'air, l'invitation à tomber, gentiment, comme les autres.
Le problème d'Ezra Vidal, je l'apprendrai plus tard, c'est qu'il n'avait jamais rencontré quelqu'un qui en voulait plus à la vie que lui.
— Désolée, j'ai dit, en me relevant, en époussetant la mousse sur mon jean. J'ai cru une seconde que t'étais en train de faire de la musique. Du coup je voulais participer à l'ambiance.
Le sourire a vacillé. Un quart de seconde. Personne d'autre ne l'a vu. Moi si.
— Répète ?
— Tu as très bien entendu. Tu chantes faux, en plus. (Ce n'était pas vrai. Il chantait comme un dieu déchu et nous le savions tous les deux. Mais il y a des moments où la vérité n'est pas une option stratégique.) Tu veux que je ramasse, ou tu préfères continuer à m'admirer du haut de ta petite scène ?
Dans mon dos, j'ai entendu Maya cesser de respirer.
Sur scène, le batteur — un grand type calme avec une barbe et l'air d'avoir trois enfants quelque part — a éclaté de rire, un rire franc qui a rebondi sur le béton. « Elle t'a eu, Ez. » Le bassiste a sifflé. Et Ezra Vidal, le garçon-accident, celui qu'on évite, celui qui casse ce qu'il touche, est resté là, au bord de sa scène, à me dévisager comme si je venais de changer la couleur de la pièce.
Il a sauté de la scène. Souplement, sans effort, et il a marché vers moi à travers la mousse et le verre cassé, et plus il approchait, plus je sentais ce truc idiot, ce boulon décroché, cogner dans ma poitrine — trop près, ça hurle — et plus je serrais les dents pour que ça ne se voie pas.
Il s'est arrêté à un mètre. Il sentait la clope froide et quelque chose d'autre, du cèdre peut-être, une odeur chère sur un garçon qui jouait au pauvre. Il a penché la tête.
— T'es nouvelle.
— Quelle perspicacité. Tu écris tes chansons tout seul ?
— Comment tu t'appelles ?
— Pourquoi ? Tu veux le mettre sur ta liste ?
Là, son sourire est revenu, mais différent. Plus lent. Plus dangereux. Plus vrai, et c'est ça le piège, je le comprends maintenant : le pire avec Ezra, ce n'était pas son faux sourire. C'était quand il arrêtait de faire semblant.
— Maya, il a dit sans me quitter des yeux. Elle bosse où, la nouvelle ?
— Au bar, a dit Maya d'une voix étranglée. Avec moi. Loin de toi.
— Plus maintenant. (Il a ramassé une canette intacte par terre, l'a fait tourner entre ses doigts.) Mansour ! Le loge a besoin de quelqu'un pour le groupe ce soir. Quelqu'un qui sait gérer les catastrophes. (Il a posé la canette dans ma main, en repliant mes doigts dessus, et sa peau était chaude et ça a duré une demi-seconde de trop.) Elle est parfaite.
— Hors de question, j'ai dit.
— Tu commences à vingt heures, il a dit. Loge, deuxième porte. Apporte de la glace. (Il a tourné les talons, est remonté sur scène d'un bond, a repris le micro.) Et change de tee-shirt. Tu sens la bière.
Je suis restée plantée là, la canette dans la main, la mâchoire serrée, à le détester avec une intensité qui m'a presque fait peur. Parce que la détester, c'était facile. La détester, c'était même agréable.
Le problème, c'est que pour détester quelqu'un avec cette précision-là, il faut d'abord le regarder très, très attentivement.
Et ça, c'est exactement comme ça qu'on tombe.
À côté de moi, Maya a ramassé une caisse, l'air sincèrement désolée pour moi.
— Bon, elle a soupiré. On va avoir besoin de parler de tes capacités d'autodestruction. Mais d'abord : de la glace.
Ce qu'aucun d'eux ne savait — ni Maya, ni Mansour, ni le golden boy qui venait de m'envoyer chercher de la glace comme un caprice —, c'est que j'avais déjà entendu cette voix.
Pas ce soir. Pas au Silo.
Six mois plus tôt. Dans une chambre d'hôpital. Sur le téléphone d'une fille qui ne s'est jamais réveillée, et dont la dernière chanson, celle qu'elle a écoutée en boucle jusqu'à la fin, était signée Larsen.
C'est pour ça que j'étais venue à Paris.
Pas pour la bourse. Pour lui.
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