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La loge du Silo, c'est un placard avec des prétentions. Trois mètres sur deux, un canapé en skaï qui a connu des choses, un miroir bordé d'ampoules dont la moitié sont mortes, et des décennies d'autocollants de groupes sur les murs, couche sur couche, comme la peinture qui s'écaille sur les vieux os de la ville. Ça sent la laque, la transpiration et le tabac froid. Mon nouveau bureau.
J'ai poussé la porte avec mon pied, les bras chargés d'un seau de glace, et je suis tombée sur trois garçons et un silence qui s'est arrêté pile à mon entrée — le genre de silence qui te dit qu'on parlait de toi.
— La revoilà, a dit le batteur, celui qui avait ri tout à l'heure. (De près, il avait une bonne tête, des yeux fatigués et calmes, une alliance.) Sacha. Lui c'est Driss. (Le bassiste, longiligne, un bonnet vissé sur le crâne, m'a fait un signe de deux doigts.) Et lui, tu connais déjà.
Lui, c'était Ezra, à moitié allongé sur le canapé, un carnet écorné posé sur le ventre, qui me regardait par-dessus comme si j'étais une émission qu'il avait choisi de regarder faute de mieux.
— J'ai dit de la glace, il a fait. Pas une tonne. Tu comptes congeler quelqu'un ?
— L'idée m'a traversée. (J'ai posé le seau sur la table, fort.) Y a une demande spécifique sur le service, ou je peux aussi vous cracher dans vos verres pour gagner du temps ?
Driss a soufflé un rire. Sacha a souri dans sa barbe. Ezra, lui, n'a pas souri. Il m'a juste détaillée, lentement, ce regard qu'il avait, ce regard de propriétaire qui décide combien tu vaux, et ça aurait dû me mettre en colère — ça m'a mise en colère — mais il y avait autre chose en dessous, une attention réelle, presque clinique, comme s'il essayait de comprendre pourquoi le décor ne lui obéissait pas comme d'habitude.
— Tu parles à tout le monde comme ça, ou j'ai un traitement de faveur ?
— Faut le mériter, un traitement de faveur. Pour l'instant t'as le tarif standard.
Il a refermé son carnet d'un coup sec. Et j'ai vu, l'espace d'une seconde, avant que la couverture ne se rabatte, une page noircie d'une écriture serrée, rageuse, des mots barrés, réécrits, des ratures partout — pas la pose du rockeur qui griffonne, non : le vrai travail, acharné, de quelqu'un qui se bat avec une phrase. Ça non plus, ça ne collait pas avec le personnage. Et moi qui croyais détester un cliché, j'ai commencé à comprendre que le problème serait beaucoup plus compliqué que ça.
— On monte dans dix, a dit Sacha en se levant, en s'étirant. (Il s'est arrêté à ma hauteur, m'a glissé, à voix basse, gentiment :) Tu peux rester sur le côté de scène si tu veux. Première fois, faut voir ça d'en haut.
J'aurais dû refuser. J'avais un bar à tenir, Maya qui m'attendait, une bourse, une règle. Ne rien gâcher.
Je suis restée.
Côté scène, c'est un autre monde. Le Silo s'était rempli sans que je le voie, et il y avait là deux cents corps tassés dans le béton, deux cents visages levés dans le rouge, cette densité électrique d'avant les concerts qui te rentre dans la cage thoracique. Les lumières se sont éteintes. La salle a hurlé. Et les trois garçons sont montés dans le noir.
Et puis Ezra a pris le micro, et tout ce que je croyais avoir compris sur lui s'est effondré.
Parce que sur scène, l'arrogance tombait. Pas remplacée par de l'humilité — par quelque chose de pire, de plus nu. Il chantait comme on saigne. Comme si la scène était le seul endroit au monde où on l'autorisait à dire la vérité, et qu'il s'en voulait à mort de devoir passer par là. Les filles au premier rang tendaient les bras vers lui et il ne les voyait pas. Il était ailleurs. Il était dans la chanson, et la chanson était une plaie ouverte qu'il rouvrait soir après soir devant deux cents inconnus parce qu'il ne savait pas la fermer.
Ils ont enchaîné trois titres. La salle connaissait chaque mot. Et au quatrième, Ezra a reculé d'un pas, a fermé les yeux, et Driss a posé une ligne de basse, lente, basse, une note qui m'a fait quelque chose au ventre avant même que je comprenne pourquoi.
J'ai reconnu l'intro à la troisième mesure.
Je la connaissais par cœur, cette intro. Je l'avais entendue des centaines de fois, dans une chambre qui sentait l'antiseptique, sortant en boucle d'un petit téléphone posé sur un oreiller, à côté d'un visage que je ne pouvais pas réveiller. Cette chanson, je l'avais haïe avant même de savoir qu'elle existait quelque part dans la vraie vie, jouée par un vrai garçon, sur une vraie scène.
Ne te réveille pas.
C'est le titre. Le tube de Larsen. La chanson que Camille a écoutée jusqu'à la fin.
Ezra a ouvert la bouche, et les premiers mots sont tombés dans la salle, et la salle entière les a chantés avec lui, deux cents personnes qui scandaient en cœur ne te réveille pas, reste là où je te trouve encore, en souriant, en pleurant un peu, heureux, ivres, vivants — et moi j'étais sur le côté de la scène, plaquée contre une enceinte qui me traversait le corps, et je crois que pendant trois minutes j'ai oublié de respirer.
Je ne sais pas combien de temps je suis restée comme ça. Je sais qu'à un moment, dans le pont de la chanson, là où sa voix monte et craque et menace de lâcher, Ezra a tourné la tête. Vers le côté de la scène. Vers moi.
Nos regards se sont accrochés. Une seconde. Peut-être deux.
Et il a vu. Je ne sais pas ce qu'il a vu exactement — mon visage, sûrement, ce que je n'arrivais pas à cacher dessus — mais quelque chose dans sa façon de chanter a bougé, une demi-mesure d'hésitation que personne d'autre dans cette salle n'aurait remarquée. Moi, je l'ai sentie. Comme j'avais senti son sourire vaciller, tout à l'heure. On était deux à voir les fissures de l'autre, déjà, et ça, c'est exactement le genre de chose qu'on devrait fuir en courant.
Je suis partie avant la fin. J'ai retrouvé le bar, les verres, le bruit normal, Maya qui m'a demandé si ça allait et à qui j'ai dit oui, mécaniquement, en remplissant des pintes les mains tremblantes.
Il m'a trouvée une heure plus tard, quand la salle s'est vidée. Il s'est accoudé au bar, en sueur, la voix cassée par le concert, et pour une fois il n'avait pas son sourire.
— Tu connaissais cette chanson.
Ce n'était pas une question. Il avait laissé tomber l'ironie, le numéro, tout. Il y avait juste un garçon épuisé qui me regardait comme si ma réponse comptait vraiment.
J'aurais pu lui dire la vérité, là, ce premier soir. J'y pense encore, parfois. Tout aurait été différent.
— Non, j'ai dit. Je l'avais jamais entendue.
Premier mensonge. Le premier d'une longue série. Et le pire, c'est qu'il a fait semblant d'y croire — alors qu'on savait tous les deux que je mentais.
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