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Il y a un verbe qu'Hélène avait employé, un jour, au téléphone, et que je n'avais pas réussi à reposer depuis. Quand tu me parles d'elle, tu me la rends un peu. Rendre quelqu'un. Comme on rend un objet prêté, ou une monnaie. Personne ne t'apprend qu'on peut rendre un mort aux vivants. Que ça se fabrique, à plusieurs, avec des mots et des silences et une photo qu'on avait retournée contre un mur.
Hélène est venue à Paris un dimanche de décembre. C'est elle qui l'avait demandé. Je crois que je suis prête, ma Lou. Pour le garçon. Avant qu'il reparte loin.
Parce que la tournée allait l'emporter pour de bon dans trois jours — les vraies dates, le grand départ, l'Europe, l'automne devenu hiver. Ezra était rentré à Paris pour quarante-huit heures entre deux villes, épuisé, le masque mince comme du papier. On était en crise, lui et moi, de cette crise qui n'est pas une rupture mais un réglage qu'on n'a pas fini de trouver. On se parlait peu. On s'aimait mal, c'est-à-dire de loin, chacun arc-bouté sur sa propre peur — la sienne de tomber, la mienne de me dissoudre.
Mais il y a des rendez-vous qui passent au-dessus des couples. Quand je lui ai dit Hélène vient dimanche, elle veut te rencontrer, il n'a pas hésité une seconde. Il a juste blêmi, et il a dit :
— La mère de Camille.
— La mère de Camille.
— Qu'est-ce que je lui dis, Lou. (Et là il n'y avait plus rien du chanteur, plus rien du masque, juste un garçon de vingt-deux ans terrifié.) Je lui dis quoi, à la femme dont j'ai laissé la fille repartir sous la pluie ?
— Rien de ça. (J'ai pris sa main, la gauche, celle des accords.) Elle saura jamais le toit, ni le téléphone, ni les quarante-sept secondes. Ça, c'est à nous. On le porte. Elle, elle vient chercher autre chose. Elle vient chercher que sa fille a été aimée. C'est tout ce que tu as à lui donner. Et ça, t'en as à revendre.
Je l'ai amenée au Silo.
C'était mon idée et c'était la bonne. Pas un café neutre, pas un salon. L'endroit. Le bunker de béton où sa fille avait été heureuse pour la dernière fois, le dernier lieu où Camille avait tenu debout, lumineuse, vivante. Un dimanche après-midi, le Silo dégorge sa nuit, un bunker qui sèche, et la lumière de service y est blanche et honnête, celle qui ne dramatise rien.
Hélène est entrée par la porte de fer rouillée sans poignée, celle de la photo, celle du selfie au flash que sa fille lui avait envoyé un soir de mars avec trois mots dessous. Elle s'est arrêtée sur le seuil, petite, son manteau bien boutonné, son sac serré à deux mains, et elle a respiré l'odeur — sueur séchée, bière froide, fumée morte — et j'ai vu quelque chose passer sur son visage, parce qu'une mère reconnaît jusqu'à l'air que sa fille a respiré.
— C'est là, elle a dit. C'est là qu'elle venait.
— C'est là.
Ezra l'attendait debout au pied de la scène, raide comme un accusé qui a demandé à plaider lui-même. Il avait mis une chemise. Lui qui s'habille de trous et d'arrogance, il avait mis une chemise pour la mère de Camille, et ce détail-là m'a presque cassée en deux avant qu'on ait dit un mot.
— Madame.
— Hélène. (Elle l'a regardé longtemps, de bas en haut, ce garçon dont elle avait lu le prénom au dos d'un ticket de concert sans savoir le reconnaître.) Alors c'est toi. C'est toi le secret.
— C'est moi, il a dit. Pardon. Je sais pas pour quoi je m'excuse. Pour tout. Pour exister, peut-être.
Et Hélène, cette femme qui appelait à dix-huit heures parce que le corps se souvient des horaires, cette femme qui triait des cartons le week-end parce qu'il fallait bien — Hélène a fait un pas, et elle a posé sa main sur la joue d'Ezra, ce geste qu'on fait aux enfants, et elle a dit :
— Ne t'excuse pas d'avoir aimé ma fille. C'est la seule chose, dans toute cette horreur, qui me tient encore debout.
Il s'est défait. Pas en beauté, pas comme sur scène. Comme un nœud qu'on tire trop fort. Il a baissé la tête dans la main de cette femme qu'il ne connaissait pas et qui le bénissait déjà, et j'ai dû regarder ailleurs, vers le pilier de gauche, là où Camille se tenait, là où il n'y avait plus personne et où il y avait tout le monde.
Je leur ai montré l'endroit. Le pilier. Hélène est allée y poser la main, sur le béton froid, comme on touche une stèle. Je lui ai raconté la version vraie, la douce. Que Camille venait tous les soirs. Qu'elle se mettait toujours là. Qu'elle riait méchamment juste, comme moi, qu'elle visait avec les mots, qu'elle était la fille la plus vivante de cette salle de merde — j'ai cité Ezra sans le dire, et lui, à côté, a fermé les yeux. Je n'ai pas dit le toit. Je n'ai pas dit la pluie. On ne retourne pas une chute déjà tombée. On ne glorifie pas un toit. Ce qu'on rend à une mère, c'est le rire de sa fille, pas sa dernière seconde.
— Joue-lui quelque chose, j'ai dit à Ezra.
Il a regardé Hélène. Elle a hoché la tête, une fois. Alors il est monté sur la scène basse, celle qui est faite pour qu'il n'y ait rien entre lui et les corps, et il a pris la guitare sèche, et il ne s'est pas caché derrière le masque, et il n'a pas chanté pour deux cents inconnus.
Il a chanté pour une seule personne, assise sur une chaise dépliée au milieu d'un Silo vide.
Pas Ne te réveille pas. Il l'avait enterrée, cette chanson, un mardi, une dernière fois, pour elle. Il a joué l'autre. La nôtre. Celle qu'on avait écrite à genoux sur cette scène, lui qui cassait les vers, moi qui lui rendais mes images — la chanson de quelqu'un qui apprend à tomber sans mourir, de mains qui rattrapent, d'un toit où, cette fois, on reste assis ensemble jusqu'au matin au lieu de repartir seul sous la pluie. Sa voix éraillée, sans micro, sans deux cents corps pour la diluer, à dix mètres d'une mère. Trop près. Ça aurait dû hurler. Ça n'a pas hurlé. C'était juste de la musique, et la bonne distance, et un garçon qui avait enfin un sol sous les pieds.
Hélène a pleuré sans bruit, droite sur sa chaise, le sac serré sur les genoux. Quand il a posé le dernier accord, elle a dit, d'une voix mouillée mais ferme, terriblement vaillante :
— Elle chantait, le dernier hiver. Dans la salle de bains. J'ai jamais su pourquoi elle avait recommencé. (Elle a regardé Ezra.) C'était toi. C'était à cause de toi qu'elle rechantait.
Ezra n'a pas pu répondre. Alors il a fait la seule chose qui restait à faire. Il est descendu de scène, il est allé jusqu'à son sac posé sur le bar, et il en a sorti le cadre.
Le cadre. Celui qu'il avait retourné contre le mur pendant quinze mois parce qu'il n'avait pas le droit de la montrer. Camille riant dans ses bras sur le toit du Silo, leurs deux visages collés, la dernière photo où elle est heureuse, et c'est lui qui l'avait, et il ne pouvait la montrer à personne.
Il l'a tendu à Hélène.
— C'est la dernière où elle rit, il a dit. Je l'ai gardée pour moi tout ce temps parce que c'était tout ce qui me restait d'elle. Mais c'est pas à moi qu'elle revient. C'est à vous.
Hélène a pris le cadre. Elle a regardé sa fille rire dans les bras d'un garçon, sur un toit de Paris, vivante, ivre de joie — cette joie qu'une mère croit ne plus jamais pouvoir voir, et qu'on venait de lui rendre, encadrée, par-delà tout. Elle a porté le cadre contre sa poitrine, comme moi j'avais porté le téléphone, comme on tient les gens qui ne tiennent plus.
— Vous me la rendez, elle a dit. Vous vous rendez compte ? Je croyais l'avoir perdue toute. Et vous deux, vous m'en rapportez des morceaux que j'avais même pas. (Elle nous a regardés, l'un après l'autre, ses yeux passant de moi à lui.) Regardez-vous. Elle vous a mis ensemble. Cette petite peste a réussi à vous mettre ensemble depuis là où elle est. Ça lui ressemble tellement que j'ai envie de l'engueuler.
On a ri. Tous les trois. De ce rire mouillé et déchiré et vrai qu'on a quand le chagrin desserre une seconde sa main.
Avant de partir, sur le seuil, son cadre serré dans son sac, Hélène a pris mon visage et celui d'Ezra, une main sur chaque joue, comme on rassemble deux enfants pour la photo.
— Prenez soin l'un de l'autre, elle a dit. C'est tout ce qui reste à faire quand on en a perdu un. Veiller sur ceux qui tiennent encore debout. (Elle a serré, un peu, et sa voix a tremblé sur la fin.) Et toi, le garçon — tu pars en tournée, je sais. Reviens-lui. Quoi que tu fasses là-bas, quoi que ça réveille en toi, reviens-lui. Camille me dirait la même chose. Camille te dirait : arrête d'avoir peur de tomber, espèce de crétin. Elle avait raison sur tout. C'était insupportable.
Ezra a hoché la tête, lentement, longtemps, comme si chaque hochement remettait un boulon en place dans sa cage thoracique.
Hélène est repartie vers sa gare, plus légère d'un poids et plus riche d'une photo, et nous on est restés sur le trottoir, devant la porte rouillée, dans le froid de décembre. Le masque d'Ezra était tombé pour de bon, lavé, comme un paysage après l'orage. On s'aimait encore mal, de cette crise qui n'est pas une rupture. Il partait dans trois jours. Il avait toujours sa peur de tomber, et moi ma peur de me dissoudre, et la tournée allait tester les deux, l'éloignement, les villes, les filles au premier rang, tout ce qui menace un garçon qui sait fuir et une fille qui sait disparaître.
Mais on venait de tenir une phrase à la place d'une morte. On venait de rendre une fille à sa mère. Et pour la première fois, devant le Silo, je n'ai pas senti le larsen monter entre nous.
Juste deux personnes, à la bonne distance, qui avaient encore une épreuve à passer.
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