7 min read
La boîte, je la trimballais depuis le mois d'août.
Une boîte à chaussures bleue, le couvercle tenu par un élastique, et dessus, au feutre, l'écriture ronde de Camille : TRUCS À MOI. Sa mère me l'avait tendue après l'enterrement, les mains tremblantes. Je peux pas garder ça chez moi, Lou. Je peux pas. Mais je peux pas non plus jeter. Toi tu sauras. Comme si je savais. Comme si quiconque savait quoi faire des affaires d'une fille de dix-neuf ans qui n'avait pas fini de vivre.
Dedans : un bracelet. Un ticket de concert plié en quatre. Un baume à lèvres. Et le vieux téléphone, celui d'avant son dernier, qu'elle gardait branché en permanence sur sa table de chevet d'hôpital comme un poumon de secours.
Je ne l'avais jamais allumé. Dix mois. J'avais eu mille raisons — la batterie, le code, le courage — mais la vraie, la seule, c'est que tant qu'on ne regarde pas, tout est encore possible. Tant qu'on ne regarde pas, il n'y a pas de preuve. Et moi, à ce moment-là, je ne voulais pas de preuve. Je voulais ma colère propre, intacte, sans complications.
Mais ça, c'était avant la camionnette. Avant qu'Ezra recule comme si je brûlais.
Cette nuit-là, je suis rentrée trempée, Maya dormait, et j'ai sorti la boîte de sous le lit.
Le téléphone a mis vingt minutes à se charger assez pour s'allumer. Vingt minutes pendant lesquelles je suis restée assise par terre, le dos au radiateur, à fixer l'écran noir comme on fixe une porte qu'on n'aurait jamais dû ouvrir.
Le code, je le connaissais. Bien sûr que je le connaissais. C'était sa date à elle, à l'envers, parce que Camille trouvait ça malin. Comme ça personne devine, Lou, faut être tordu. J'ai tapé les quatre chiffres et le téléphone s'est ouvert sur le fond d'écran, et le fond d'écran, c'était nous deux, le lac, ma frange affreuse, et j'ai dû poser le téléphone une minute, le temps que la pièce arrête de tanguer.
Puis j'ai cherché.
Larsen, partout. Comme prévu. Cent quarante captures d'écran de paroles. Des vidéos de concerts filmées de trop loin, le son qui sature. Des playlists nommées POUR DORMIR, POUR PLEURER, POUR LUI. Le tube en haut de tout, joué quatre cents fois, le compteur figé comme un cœur arrêté.
Mais ce n'était pas ça que je cherchais, et je le savais. Une fan a tout ça. N'importe quelle fille amoureuse d'un groupe a tout ça. Ça ne prouvait rien d'autre que ce que je savais déjà : Camille les aimait à en mourir, peut-être littéralement.
Pendant ce temps, au Silo, Ezra avait choisi sa méthode.
Le lendemain de la camionnette, il ne m'a pas adressé un mot. Pas un. Le glacial des premiers jours, mais sans l'ironie, sans le jeu — du vide pur. Il passait devant le bar comme devant un mur. Et le surlendemain, pour être bien sûr que j'avais compris, il est arrivé avec Inès.
Inès, la grande blonde superbe, celle qui passait après. Il l'a installée au bout du bar, dans ma zone, et il s'est penché sur elle, et il a ri à des choses qu'elle disait et qui n'étaient pas drôles, et il l'a embrassée dans le cou en me regardant. En. Me. Regardant. Pour que je voie bien. Pour que ce soit clair.
— Il fait ça quand il a peur, m'a dit Maya à voix basse, en essuyant un verre. Je l'ai jamais vu prendre quelqu'un en grippe aussi vite. D'habitude il joue avec. Là on dirait qu'il se sauve.
— Il se sauve pas. Il est juste lui-même.
— Non. (Maya m'a regardée trop longtemps.) Toi tu as fait quelque chose. Ou il a vu quelque chose. Les garçons comme lui, ils cassent en premier ce qui les regarde de trop près.
Trop près, ça hurle. Elle avait raison, et je détestais qu'elle ait raison.
Ça aurait dû me faire mal. Ça m'a fait mal, je ne vais pas mentir, il y a un boulon qui s'est décroché de travers quelque part dans ma poitrine quand sa bouche a touché le cou d'Inès. On ne souhaite à personne de découvrir qu'on peut être jalouse d'un garçon qu'on est venue détruire. C'est humiliant. C'est le genre d'humiliation qui ne se raconte à personne.
Mais voilà ce que les Ezra de ce monde ne comprennent pas, avec leur cruauté de façade : une fille qu'on a déjà brisée une fois ne se brise pas deux fois pareil. Camille m'avait appris la douleur en grand format. À côté, un garçon qui embrasse une blonde pour me punir d'exister, c'était une écorchure. Ça ne m'a pas fait tomber.
Ça m'a durcie. Ça a transformé le boulon décroché en pointe. Très bien, j'ai pensé, en remplissant une pinte sans trembler. Tu te sauves. Tu te caches derrière elle. Tu crois me dire garde tes distances. Mais un garçon ne se cache que de ce qui le menace. Et tu viens de me confirmer que je te menace.
Alors je suis rentrée, cette nuit-là, et j'ai repris le téléphone de Camille là où je l'avais laissé.
Et j'ai arrêté de chercher des chansons. J'ai cherché des conversations.
Les messages classiques, rien. Sa mère, moi, deux ou trois copines de lycée. Mais Camille vivait sur les applis, comme nous toutes, et il y en avait une, une messagerie privée reliée à ses réseaux, que je n'avais pas pensé à ouvrir. Le pouce m'a tremblé. J'ai ouvert.
Un fil. Épinglé en haut. Sans nom — juste un identifiant, une suite de lettres, et une petite photo de profil minuscule, sombre, qu'on ne distinguait pas. Des dizaines de messages d'elle. Longs. Le soir, tard, toujours tard. Et en face, de loin en loin, des réponses. Courtes. Rares. Mais réelles. Quelqu'un, derrière, lui répondait.
J'ai fait défiler vers le haut, le cœur cognant, jusqu'au tout premier, jusqu'à la racine de ce fil que je ne connaissais pas, et c'est là, en remontant, que je suis tombée dessus.
Pas un message. Une photo qu'elle avait envoyée, un soir, avec trois mots dessous — j'y suis, viens.
La photo, c'était le Silo.
Reconnaissable entre mille. La porte de fer rouillée sans poignée. Le graffiti au pochoir, l'éclair. Et dessous, à la bombe rouge, ces mots que je voyais chaque soir en arrivant au travail : LARSEN — COMPLET.
Camille, devant la porte du Silo. Un selfie, de nuit, le flash dur sur son visage, son sourire que je connaissais par cœur, ce sourire qu'elle n'avait, m'avait dit sa mère, qu'avec moi — sauf que là je n'étais pas là, là j'étais à trois cents kilomètres à croire qu'elle dormait chez une amie que je ne connaissais pas.
J'ai regardé la date.
En haut de l'écran, petite, grise, indiscutable.
C'était un soir de mars.
Le soir de mars.
Camille avait été ici. Dans cette salle. Devant cette porte. La nuit même où elle est tombée d'un toit dans une ville où je ne savais pas qu'elle était allée, pour des raisons que personne n'a jamais comprises.
Elle n'avait pas aimé Larsen de loin.
Elle était venue.
Elle avait poussé cette porte, marché sur ce béton, respiré cette odeur de sueur et de bière froide, ce soir-là, le dernier soir où elle a tenu debout — et quelqu'un, dans ce téléphone, derrière cet identifiant sans nom, lui avait répondu viens.
Le téléphone a vibré dans ma main et j'ai failli le lâcher. La batterie, juste la batterie, un avertissement, mais mon cœur s'était décroché entièrement de sa fixation, le boulon, tous les boulons d'un coup, et la chambre tournait pour de bon maintenant.
J'ai regardé la photo. La porte. Le sourire de Camille devant la salle où je servais des bières depuis trois semaines sans le savoir. Devant la salle d'Ezra Vidal.
Trois cents kilomètres et dix mois, et je venais de comprendre que je ne m'étais pas trompée de ville.
Je m'étais juste trompée sur l'ampleur de ce que j'allais trouver.
Sign in to comment.