Novirae
ConnexionCréer un compte
Novirae
GuidesBlogAboutHelpContactPrivacyTerms
Larsen

Trop près

9 min read

A

Il existe une distance idéale entre deux personnes. Je le sais maintenant. Le problème, c'est que personne ne te dit qu'elle change tout le temps, cette distance, qu'il faut la régler à chaque chanson, et que le jour où l'un des deux a peur, elle se dérègle d'un coup, et que ça hurle exactement comme une sono qu'on a laissée trop près de l'enceinte.

La veille du départ, le Silo était sens dessus dessous.

Des flight cases partout, des câbles roulés, Driss qui comptait ses jacks à voix haute comme un maniaque, Sacha qui chargeait la camionnette avec ses gestes lents de père de famille. Une tournée qui part, ça ressemble à un déménagement de gens qui ne savent pas où ils vont. Trois semaines de dates. Lyon, Toulouse, Bordeaux, des noms de villes alignés sur un planning punaisé derrière le bar, à côté des annonces absurdes qu'Ezra me lisait à voix haute, avant, quand on avait encore le temps de lire des annonces absurdes.

Parce qu'on ne l'avait plus, le temps. Et Ezra avait changé.

Ça avait commencé trois jours plus tôt. Imperceptible, d'abord. Le genre de chose que seule une fille qui passe sa vie à le lire pouvait voir. Il riait un peu trop fort avec les techos. Il faisait le numéro, le sourire de propriétaire, la pose du type à qui rien n'arrive — avec moi, le matin, là où d'habitude il ne jouait plus rien. Il était redevenu, par petites touches, le garçon-accident du premier soir. Celui d'avant.

Le carnet écorné était fermé. Posé sur la table du loft, couverture rabattue, comme un animal qui fait le mort. Un carnet fermé, chez Ezra, c'est un homme qui a arrêté de se battre avec une phrase.

— Tu vas où, dans ta tête, je lui ai demandé ce soir-là, en haut, pendant qu'il jetait des fringues dans un sac sans les plier.

— Nulle part. Je fais mon sac.

— Tu me lis depuis octobre. Laisse-moi te lire deux minutes. (Je me suis assise sur le matelas.) T'es en train de remettre le masque. Je le vois se reposer sur toi par couches, comme tes autocollants dans la loge. Pourquoi.

Il s'est arrêté. Une chemise dans les mains. Et pendant une seconde — une seule — j'ai vu le vrai derrière, le précieux, l'insupportable, celui de trois heures du matin. Il a eu l'air d'un type qui va dire quelque chose d'énorme.

Puis il a remis la chemise dans le sac.

— Tu surinterprètes, il a dit. Légèrement, mais nettement. (Le sourire. Le faux.) C'est une tournée, Lou. Trois semaines. Les gens partent en tournée tous les jours et le monde s'écroule pas. T'en fais une histoire parce que t'as besoin que tout soit une histoire.

— Me parle pas comme à une groupie.

— Alors arrête de me regarder comme une.

Ça, ça a claqué. Sec. Comme un carnet qu'on referme. Et le pire, c'est qu'il a eu l'air aussi surpris que moi de l'avoir dit.

— Répète, j'ai dit.

— Lou —

— Tu as très bien entendu.

On était face à face dans le loft, à un mètre, avec entre nous tout ce qu'on n'avait pas dit depuis trois jours, et ça montait, la fréquence, je l'entendais grimper.

— Tu pars demain pour trois semaines, j'ai dit, et tu trouves rien de mieux que de redevenir un connard la veille. T'as pas remarqué que tu fais toujours ça ? Quand un truc compte trop, tu le casses avant qu'il te casse. T'es tellement sûr de pas être à la hauteur que tu préfères tout faire péter toi-même, comme ça au moins c'est toi qui décides de l'heure de la catastrophe.

Il a blanchi. Parce que c'était vrai, et qu'on le savait tous les deux, et que la vérité, chez lui, ne se referme pas d'un coup sec — elle se fend.

— Tu sais ce qui me fait peur ? il a dit, très bas. (Plus de masque, soudain. Le vide pur.) C'est pas la tournée. C'est que j'ai besoin de toi à un point qui me dégoûte. Je dors plus quand t'es pas là. Je te cherche du côté de scène à chaque chanson. Je suis en train de devenir le genre de mec qui dépend d'une fille pour tenir debout, et la dernière fois que quelqu'un m'a tendu sa vie comme ça, sur ce toit, j'ai —

Il s'est arrêté.

Et moi, le froid m'est monté dans la nuque avant que je comprenne pourquoi. L'instinct du musicien qui entend le larsen une demi-seconde avant qu'il crève.

— Tu vas pas, j'ai dit. Dis-moi que tu vas pas faire ça.

— Faire quoi.

— Le geste. Le tien. (Ma voix tremblait.) Reculer. Me dire un truc froid pour que je te croie pas solide, pour que je reprenne ma vie et que j'aille la confier à quelqu'un de mieux. Tu me l'as raconté toi-même, Ezra. Mot pour mot. C'est ce que t'as fait à Camille sur ce toit. T'as eu peur de tomber avec elle, alors tu l'as poussée dehors pour son bien. Et là je te regarde, et t'as exactement cette tête. La tête du type qui range ses affaires.

Le silence, après, a été le plus violent que j'aie entendu depuis le loft, depuis le cadre par terre. Pire que le larsen. Le silence d'une sono qu'on débranche en plein cri.

— C'est dégueulasse de dire ça, il a fait.

— C'est dégueulasse de le faire.

— Je le fais pas !

— Tu le fais là. Maintenant. (Je me suis levée.) T'as un truc immense entre les mains et ça te terrifie, alors tu remets le masque, tu me traites de groupie, tu pars trois semaines en me laissant ce goût-là dans la bouche, ce pardon de t'avoir embêté qu'elle a eu, elle, en redescendant l'escalier sous la pluie. Tu crois que tu me protèges. Tu te protèges. Tu nous fais pas tomber pour pas avoir à nous rattraper.

Il a reculé d'un pas. Contre la baie. Le plus loin possible, comme si je brûlais — et ce geste-là, ce recul-là, je l'avais déjà vu une fois, dans une camionnette, à un nom sur un écran. Sauf que cette fois je savais ce qu'il annonçait.

— Peut-être que t'as raison, il a dit. (Sa voix s'était éteinte, plate, lointaine, la voix des grands désastres calmes.) Peut-être que je suis juste un mec qui fait trois accords et qui s'enfuit. Tu le savais. On t'avait prévenue le premier soir. Il casse ce qu'il touche. T'aurais dû écouter.

Et voilà. Il y était. Le masque entier, reposé, lisse, parfait. Le garçon-accident. Il venait de me ressortir, comme une arme qu'il gardait pour les cas désespérés, la phrase qu'on m'avait dite avant même que je le connaisse. Il se rangeait dans son propre cliché pour que je le déteste, parce que se faire détester, c'est encore une façon de ne pas se faire aimer trop fort. C'était exactement le geste. Le toit. Camille. La froideur choisie comme on choisit un couteau.

J'ai eu envie de hurler. Ou de le frapper. Ou de l'embrasser pour le ramener, le vrai, le faire remonter du fond où il venait de plonger.

Je n'ai rien fait de tout ça. Parce qu'au milieu de la fréquence qui montait, dans le hurlement qui arrivait, j'ai entendu autre chose. La voix de Maya, par terre, la veille. Tu te ranges dans son ombre toute seule pour avoir chaud.

Si je le suivais là, dans son trou, si je le rattrapais maintenant, si j'oubliais la lettre et la bourse et les douze jours et la fac et tout ce qui restait de moi pour le retenir, lui — je disparaissais pour de bon. Je devenais l'eau qu'on ne rattrape pas. Je finissais Camille.

Et la seule façon de ne pas finir Camille, c'était peut-être, pour une fois, de ne pas redescendre l'escalier en courant derrière un garçon qui se sauve.

— Non, j'ai dit.

Il a levé les yeux.

— Non quoi.

— Non, je vais pas te courir après. (Ma voix tenait. Je ne sais toujours pas comment elle tient.) Tu veux jouer le mec qui casse ce qu'il touche, vas-y, joue-le. Mais tu le joueras tout seul. Je suis pas venue à Paris pour me dissoudre dans toi, Ezra. J'ai déjà regardé une fille faire ça. Je l'ai veillée quatre mois. Je m'éteindrai pas dans ta lumière en appelant ça de l'amour. Si t'as besoin de moi à un point qui te dégoûte, c'est ton problème à porter, pas le mien à réparer en m'effaçant.

— Lou.

— Pars en tournée. Fais ton sac. (Je suis allée vers la trappe, vers les marches, n'importe lesquelles, celles qui descendaient le plus vite.) Moi j'ai une bourse à sauver et une vie à retrouver, figure-toi. Il paraît que j'en avais une, avant. Va falloir que je vérifie si elle existe encore.

Je me suis arrêtée, une main sur le rebord de la trappe, le dos tourné, incapable de me retourner. Exactement comme lui, un jour, sur un toit. La symétrie. Toujours la symétrie.

— Dis-moi de rester, j'ai pensé si fort que j'ai cru le dire. Dis-moi que je me trompe. Enlève le masque. Une phrase. Une seule.

Il n'a rien dit.

Bien sûr qu'il n'a rien dit. C'est le propre du geste : on recule, et on laisse l'autre repartir, et on appelle ça de la générosité alors que c'est de la trouille. Il m'a laissée partir comme il l'avait laissée partir, elle, et il regarderait peut-être son téléphone s'allumer dans trois jours sans décrocher, et il dormirait, et il recommencerait à chanter des chansons tristes en se demandant pourquoi tout ce qu'il aime finit en bas de l'escalier, sous la pluie.

Je suis descendue dans le noir du Silo. Les flight cases. Les câbles. La camionnette à moitié chargée pour une tournée qui partait à l'aube. Sacha rangeait ses fûts. Il m'a regardée traverser sa salle vide, mon visage, ce qu'il y avait dessus, et il n'a pas posé de question, parce que Sacha est le seul adulte de cette histoire et qu'il sait quand un endroit n'a pas besoin de lui.

Dehors, il pleuvait. Évidemment qu'il pleuvait.

J'ai poussé la porte de fer rouillée sans poignée, et je me suis arrêtée sur le trottoir, sous la pluie, à l'endroit exact où je devinais qu'elle s'était tenue, elle, un soir de mars, son sourire au flash, j'y suis, viens. La bonne distance existe. Les ingés son la connaissent au centimètre. Camille ne l'avait pas trouvée à temps. Ezra ne la trouvait pas. Et moi, ce soir, pour ne pas me perdre, je venais de m'éloigner d'un coup, jusqu'à ce que plus rien ne vibre, jusqu'au mort, au plat, au sans corps.

Trop loin, peut-être. Sûrement.

Mais au moins, à cette distance-là, j'existais encore assez pour le savoir.

La tournée partait à l'aube. Et pour la première fois depuis six semaines, je n'avais aucune idée de si j'y serais.

votes

Comments

Sign in to comment.

Previous
Next chapter