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Le Serment des Cendres

Le Feu de l'Âme

4 min de lecture

A

Le Feu de l'Esprit donna à Naïa sa mère.

Elle se tenait là, dans une cuisine de Bas-Sorne reconstituée jusqu'à l'odeur du pain rance, et sa mère mourait encore, comme le soir de ses neuf ans, et de ses mains d'enfant jaillissait la flamme noire pour la première fois — trop tard, toujours trop tard. C'est ta faute, disait l'illusion avec la voix de sa mère. Tu portes la mort. Tu l'as toujours portée.

Mais cette fois, Naïa n'était pas seule dans la cuisine.

Le lien tenait. Quelque part dans le noir, Kael affrontait ses propres spectres, et Naïa en recevait des bribes malgré elle : un champ de bataille gelé, une silhouette plus jeune que lui — un frère ? — qu'il tenait dans ses bras tandis qu'un Affamé buvait sa chaleur, et la voix de l'illusion qui lui répétait tu aurais pu le sauver, tu as choisi le devoir, tu choisiras toujours le devoir. Elle comprit, en un éclair, d'où venait ce deuil verrouillé qu'elle avait touché lors du Serment. Elle comprit pourquoi il s'interdisait de tenir à quoi que ce soit.

Ne juge pas ce que tu verras de moi, avait-il dit.

Elle ne jugea pas. À travers le lien, dans le froid, elle fit la seule chose qu'on ne lui avait jamais faite à elle : elle resta. Elle ne dit rien, ne promit rien, n'excusa rien. Elle resta, simplement, présence chaude contre une vieille douleur, jusqu'à ce que l'illusion, privée de la solitude dont elle se nourrissait, pâlisse et se dissolve.

Et elle sentit Kael faire de même pour elle. Dans sa cuisine de Bas-Sorne, une présence se posa à ses côtés, et la voix de sa mère perdit son venin, parce qu'on ne peut pas convaincre quelqu'un qu'il est seul quand quelqu'un, justement, est là.

Le Feu de l'Esprit les recracha tremblants, hagards, vivants — et plus proches qu'aucune épreuve n'aurait dû le permettre.


La dernière salle était ronde, silencieuse, et en son centre brûlait une colonne de feu blanc.

Le Feu de l'Âme.

Au-dessus, dans une galerie circulaire, l'Ordre regardait. Naïa distingua Ferenz, d'autres officiers, et une silhouette qu'elle ne connaissait pas encore : un homme âgé, vêtu de pourpre, dont le regard tomba sur elle avec une attention qui lui glaça le sang plus sûrement qu'un Affamé. L'Archonte. Elle l'ignorait encore, mais elle venait de croiser pour la première fois les yeux de l'homme qui voudrait sa mort.

« Posez la main dans le feu », résonna la voix de Ferenz d'en haut. « Il lira votre flamme, et la montrera. C'est la dernière porte. »

Naïa regarda la colonne blanche. Si elle y posait la main, son cendrefeu jaillirait, noir, immense, devant l'Ordre entier. Le bûcher. Tout ça pour le bûcher.

Reste accrochée au lien.

Kael s'avança à côté d'elle. « On entre par paire », dit-il, assez bas pour qu'elle seule entende. « On lit par paire. Le Feu ne distingue pas deux flammes liées : il lit le lien. » Ses yeux gris plongèrent dans les siens. « Si je pousse ma flamme dans le lien au moment où tu touches le feu — assez fort, assez vite — c'est la mienne qu'il montrera. La tienne sera noyée dans la mienne. »

« Ça peut vous tuer », souffla-t-elle, car elle sentait déjà, dans le lien, le prix d'un tel acte — brûler sa propre âme pour en cacher une autre.

« Pose la main, Naïa. »

« Kael—»

« Pose la main. »

Elle posa la main dans le feu blanc.

Et au même instant, Kael ouvrit le lien en grand et y déversa tout ce qu'il était — sa discipline de fer, son deuil, sa flamme d'un orange profond et terrible — un torrent qui submergea le cendrefeu de Naïa, l'enveloppa, le cacha comme une marée recouvre une braise. La colonne de feu blanc s'embrasa, et ce qu'elle projeta au-dessus de l'arène pour que l'Ordre le voie, ce fut une flamme magnifique, ample, d'un orange de forge — la flamme de Kael Drahn, prêtée le temps d'un battement de cœur à une fille de Bas-Sorne.

Un murmure d'approbation monta de la galerie.

« Flamme de braise, haut degré », annonça Ferenz, et il y avait de la surprise dans sa voix. « La paire est confirmée. Bienvenue dans l'Ordre de la Braise. »

Naïa retira sa main, et rattrapa Kael au moment où il vacillait, vidé, gris, un filet de sang à la lèvre. Personne d'en haut ne le vit s'appuyer sur elle. Personne ne vit, dans le lien, le gouffre de fatigue où il venait de se jeter pour la sauver.

« Pourquoi », murmura-t-elle, le tenant debout, « pourquoi vous avez fait ça ? »

« Parce que je l'avais promis », souffla-t-il. « Te garder en vie. » Un rictus épuisé. « Je tiens toujours mes promesses, recrue. C'est mon seul défaut. »

Et tandis que l'Ordre applaudissait une flamme qui n'existait pas, Naïa comprit qu'elle venait, sans le décider, de cesser tout à fait de le détester.

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