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Porter le manteau gris ne ressemblait à rien de ce que Naïa avait imaginé.
Elle avait cru qu'on se sentirait protégé. En vérité, l'Ordre n'était pas un refuge : c'était une machine, immense et ancienne, et les nouveaux Brasiers n'en étaient que les pièces les plus récentes, donc les plus remplaçables. On les logea dans la tour des frères d'armes, on leur donna un manteau, une solde dérisoire, et une place dans la rotation des gardes du mur. Tissa avait survécu, elle aussi ; elles s'étreignirent longtemps, sans un mot, deux survivantes.
« On a réussi », répétait Tissa, incrédule. « On a vraiment réussi. »
« On a réussi », confirmait Naïa, et elle évitait de penser au prix exact de son propre succès, à un homme gris et tremblant qu'elle avait soutenu dans une salle ronde.
Kael avait disparu deux jours pour récupérer. Le lien, pendant ce temps, était resté là, sourd et lointain — et Naïa avait découvert, à sa grande gêne, que son absence laissait un creux.
Ce fut au détour d'un couloir, près des appartements des officiers, qu'elle entendit les voix.
Elle n'avait pas voulu écouter. Elle portait un pli pour Ferenz, elle s'était perdue dans les étages nobles de la forteresse, et la porte entrebâillée laissait filtrer une conversation qu'on n'aurait pas tenue devant une recrue. Elle reconnut le pourpre avant la voix : l'homme de la galerie, celui dont le regard l'avait glacée. L'Archonte Vael.
« …s'élargit plus vite que les rapports ne l'admettent », disait Vael, d'un ton de velours qui n'allait pas avec les mots. « Deux villages évacués le mois dernier. Le mur ne tiendra pas dix ans. Peut-être pas cinq. »
« Alors il faut plus de Brasiers », répondit une voix d'officier. « Plus de recrues, plus vite. »
« Des Brasiers ordinaires ? » Le mépris perça. « Autant écoper l'océan avec un dé. Non. Vous savez aussi bien que moi ce qui referme une Faille. On l'a su une fois. On a payé pour l'oublier. » Une pause. « Cherchez. Discrètement. Les anciens registres. Les… anomalies. Tout porteur d'une flamme qui sort de l'ordinaire. Je veux savoir. »
Naïa cessa de respirer.
« Et si on en trouve ? » demanda l'officier.
« Alors on aura enfin une vraie solution », dit Vael, « au lieu de jeter des enfants contre un trou dans le monde. Une flamme qui referme la Faille vaut tous les murs de l'Empire. » Le velours se fit acier. « Quel qu'en soit le prix pour celui qui la porte. »
Une chaise racla. Des pas. Naïa s'éclipsa avant d'être vue, le pli froissé dans son poing, le cœur battant à se rompre.
Une flamme qui referme la Faille. Quel qu'en soit le prix pour celui qui la porte.Elle ne comprenait pas encore tout. Mais elle comprenait l'essentiel : il existait, dans la bouche du plus puissant homme de Fort-Cendre, un usage pour une flamme comme la sienne. Et cet usage ne ressemblait pas à un honneur. Il ressemblait à un sacrifice.
Elle trouva Kael ce soir-là, sur le rempart, à demi remis, le regard sur la Faille.
« Vous saviez », dit-elle sans préambule. « Que le cendrefeu pouvait refermer la Faille. C'est pour ça que vous m'avez gardée. »
Il ne nia pas. Il ne se retourna même pas tout de suite. Et ce silence-là valait tous les aveux.
« J'avais des soupçons », dit-il enfin. « Des vieilles histoires. Rien de sûr. »
« Et vous comptiez me le dire quand ? »
« Jamais, si j'avais pu. » Il se tourna vers elle, et au moins eut-il l'honnêteté de soutenir son regard. « Parce que le jour où l'Ordre saura ce que tu peux faire, Naïa, il cessera de te voir comme une personne. Tu deviendras une arme. Et on ne demande pas son avis à une arme avant de s'en servir. »
Le vent de la Faille passa entre eux, glacé.
« Vael cherche », dit Naïa. « Il a donné l'ordre. Il cherche des flammes comme la mienne. »
Pour la première fois, elle vit la peur, franche, traverser le visage de Kael.
« Alors il faut qu'il ne trouve jamais », dit-il. « Jamais, tu m'entends ? » Et le « nous » qu'il ne prononça pas pesa entre eux plus lourd que tout ce qu'il aurait pu dire.
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