4 min de lecture
Personne ne leur avait dit que le lien démangerait.
Le lendemain du Serment, Naïa se réveilla avec, sous le sternum, une présence — discrète, persistante, comme une corde tendue qui vibrait dès que Kael, quelque part dans la forteresse, ressentait quelque chose d'assez fort. Une bouffée d'irritation à l'aube. Une pointe de douleur, vite étouffée, en milieu de matinée. Et, en permanence, ce contrôle de fer qui pesait sur le lien comme une main sur un couvercle.
« Tu fais cette tête depuis le réveil », observa Tissa au réfectoire. « La tête de quelqu'un qui entend une mouche qu'il ne peut pas écraser. »
« C'est exactement ça », dit Naïa.
L'entraînement des paires se faisait dans l'Âtre, et Kael le dirigeait lui-même.
« Le Serment ne sert à rien si vous le combattez », dit-il aux recrues alignées. « Cessez de penser à deux. Une paire qui réfléchit est une paire morte. » Son regard tomba sur Naïa. « Démonstration. Recrue. Au centre. »
Elle y alla, la mâchoire serrée. Au signal, une silhouette jaillit de la trappe au fond de l'Âtre : un construit de combat, charpente de fer et de cuir bardée de runes, programmé pour frapper sans tuer. Sans tuer en théorie.
« Esquive et riposte », ordonna Kael. « À deux. »
Mais Naïa ne voulait pas de lui dans sa tête. Toute sa vie, elle avait survécu seule ; faire confiance à un autre, c'était lui donner un couteau et tourner le dos. Alors elle se battit seule. Elle esquiva le premier coup, le deuxième, riposta d'une gerbe de fumée grise qui aveugla le construit une seconde — et manqua le troisième coup, qui la cueillit en pleine côte et l'envoya rouler dans la poussière.
« Encore », dit Kael, sans bouger.
Elle se releva. Elle perdit encore. Et encore. À la cinquième chute, le goût du sang dans la bouche, la rage lui monta plus fort que la peur.
« Si vous êtes lié à moi », haleta-t-elle, « pourquoi vous ne m'aidez pas ? »
« Parce que tu ne me laisses pas entrer », dit-il. Il descendit enfin dans l'arène, et le construit se figea sur un mot. « Tu serres le lien comme tu serres tout le reste. » Il s'arrêta devant elle, trop près. « Je sais pourquoi. À Bas-Sorne, faire confiance, c'est mourir. Mais ici, recrue, c'est le contraire. Et tu n'as plus le temps de désapprendre lentement. »
Il leva la main vers le lien — Naïa le sentit, comme une question posée à l'orée d'une porte.
« Laisse-moi voir ce que tu vois », dit-il. « Juste cette fois. »
Elle aurait dû refuser. Au lieu de quoi, épuisée, à bout, elle lâcha prise — d'un cran, un seul.
Le construit repartit. Et cette fois, quand il frappa, Naïa sut où, une fraction de seconde avant, parce que Kael l'avait vu et que ce savoir avait traversé le lien comme une étincelle saute un éclateur. Elle esquiva sans réfléchir. Elle frappa là où il fallait, parce qu'il lui montrait la faille dans la garde du construit non par des mots mais par une certitude partagée. Ils bougeaient ensemble. Ils respiraient ensemble. Pour la première fois de sa vie, Naïa ne fut pas seule dans un combat — et ce fut si étrange, si vertigineux, qu'elle faillit en pleurer au beau milieu de l'Âtre.
Le construit s'effondra, désarticulé.
Le silence retomba. Naïa était pliée en deux, les mains sur les genoux, le souffle court. À côté d'elle, Kael la regardait, et la corde sous son sternum vibrait encore de ce qu'ils venaient de partager.
« Voilà », dit-il, plus bas qu'il ne l'aurait voulu. « Voilà ce que c'est. »
Et pendant un battement de cœur — un seul — ils restèrent là, accordés, à se regarder comme deux personnes qui viennent de découvrir qu'elles peuvent, qu'elles le veuillent ou non, se sauver mutuellement.
Puis Kael se redressa, et le mur revint sur son visage, lisse et froid.
« Ne te réjouis pas trop, recrue », dit-il en remontant vers les gradins. « Un construit n'a pas faim. Les Affamés, si. »
Naïa le suivit des yeux, le cœur encore battant du rythme d'un autre, et détesta de toutes ses forces le fait qu'une part d'elle, désormais, attendait déjà la prochaine fois.
Connecte-toi pour commenter.