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La cloche d'alarme de Fort-Cendre n'avait pas sonné depuis trois ans. Elle sonna cette nuit-là.
Naïa se réveilla dans le hurlement du bronze, le lien sous son sternum déjà incandescent — pas de sa peur à elle, mais de celle de Kael, qui se réveillait quelque part en même temps qu'elle, et dont l'alarme intérieure était cent fois plus précise : brèche. Mur nord. Maintenant.
« Habille-toi », lança Tissa, déjà debout, livide. « Une brèche. La Faille a craché quelque chose. »
Dans les couloirs, c'était le chaos discipliné de gens entraînés à la catastrophe. Les recrues vers les abris, les Brasiers vers le mur. Naïa fut prise dans le flot vers les caves — et c'est dans l'escalier, écrasée par la cohue, qu'elle sentit la chose.
Un froid. Pas un froid de température. Un froid d'absence, qui creusait l'air, qui aspirait la chaleur des torches et la couleur des choses. Et sous l'anneau de contention, son cendrefeu se réveilla d'un coup, non plus comme un dormeur, mais comme un chien qui sent le loup : tendu, hérissé, prêt.
Elle aurait dû descendre. Elle remonta.
Plus tard, elle ne saurait pas dire pourquoi. Peut-être parce que tout son corps lui criait que sa place était là où était le froid. Elle se faufila à contre-courant, jusqu'à une porte de service, et déboucha sur la coursive basse du mur nord.
Et elle le vit.
L'Affamé n'avait pas de forme. C'était ce qui le rendait insoutenable. Une déchirure mouvante de noir et de gel, vaguement haute comme un homme, traversée de courants pâles qui ressemblaient à des visages sans jamais en être. Là où il passait, la pierre se couvrait de givre et les torches mouraient. Deux Brasiers gisaient déjà à terre, leur feu éteint, le visage figé dans une terreur blanche — vidés, comprit Naïa avec horreur. L'Affamé n'avait pas brûlé sa proie. Il l'avait bue.
Et il se tournait, lentement, vers elle.
Naïa recula contre le parapet. Son feu, orange, gris, n'importe quoi — elle appela tout ce qu'elle savait faire, et tout mourut dans le froid de la créature avant même de naître. La flamme ordinaire ne pouvait rien. La chaleur était sa nourriture.
La chose fondit sur elle.
Alors, par instinct, par désespoir, Naïa cessa de retenir.
Le cendrefeu jaillit — noir, total, dévorant la lumière au lieu de la donner — et au lieu de réchauffer la créature, il l'affama. Le feu noir et l'Affamé étaient de la même substance, Naïa l'avait toujours senti, et c'est précisément pour cela que sa flamme mordit là où aucune autre ne pouvait : pas en brûlant, mais en dévorant le dévoreur. La créature se cabra, hurla un son qui n'avait pas de bouche, et la flamme noire de Naïa la rabattit, la replia, la réduisit — jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une volute, puis rien, qu'une plaque de givre fondant sur la pierre.
Le silence retomba. Naïa était à genoux, la paume encore couronnée de feu noir, tremblant de tous ses membres, vivante.
Vivante, et vue.
Au bout de la coursive, immobile dans l'embrasure d'une porte, Kael Drahn la regardait. Il était arrivé à temps pour tout voir : l'Affamé, la flamme ordinaire qui meurt, et le cendrefeu qui détruit ce qu'aucune arme de l'Empire ne sait détruire. Son épée pendait à son côté, inutile, oubliée.
Le lien entre eux vibrait d'un chaos d'émotions qu'aucun des deux ne maîtrisait plus — sa terreur à elle, et chez lui, un tourbillon où Naïa crut reconnaître, pêle-mêle, de l'effroi, de la fascination, et quelque chose de bien plus dangereux pour elle : du calcul.
« Commandant », souffla-t-elle. « Je peux expli— »
« Tais-toi. » Sa voix était blanche. Il s'avança, jeta un regard à la plaque de givre, à l'endroit où une créature que des Brasiers entraînés ne pouvaient que fuir venait d'être effacée par une recrue de Bas-Sorne. « Tais-toi, et écoute-moi très attentivement. »
Il s'agenouilla devant elle, et pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, il n'y avait plus aucune distance dans ses yeux gris — seulement une urgence nue.
« Si quiconque d'autre avait vu ça », dit-il, « tu serais déjà morte. Tu comprends ? Pas renvoyée. Morte. Ce que tu portes, l'Ordre ne le brûle pas par peur. » Il marqua un temps, et ce qu'il dit ensuite, Naïa ne le comprendrait que bien plus tard, quand il serait trop tard pour se protéger : « Il le brûle parce qu'il en a trop besoin. »
Au loin, des bottes montaient l'escalier. D'autres Brasiers. D'autres yeux.
Kael se releva, la saisit par le bras, éteignit d'un geste la dernière braise noire au creux de sa paume.
« À partir de cette seconde », dit-il, « ton secret est aussi le mien. Et crois-moi, recrue : tu vas regretter de devoir me faire confiance. »
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