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Au matin, l'Ordre comptait ses morts.
Deux Brasiers tombés sur le mur nord, vidés de leur feu, le visage blanc. La version officielle circula avant même le lever du jour : une brèche mineure, une créature repoussée par la garde, deux braves tombés au champ d'honneur. Personne ne mentionna la plaque de givre fondu sur la coursive, ni la recrue qu'on y avait trouvée à genoux. Personne, parce que Kael Drahn avait passé la nuit à faire en sorte que personne ne le mentionne.
Il vint la chercher à l'aube.
« Marche », dit-il, et Naïa connaissait déjà assez ce mot pour savoir qu'il ne se discutait pas.
Il la mena hors des murs, sur le sentier de ronde extérieur, là où le vent emportait les voix. Quand il s'arrêta, ce fut face à la Faille, comme s'il avait besoin de l'avoir sous les yeux pour dire ce qu'il avait à dire.
« J'ai dit à Ferenz que c'est moi qui ai détruit la créature », commença-t-il. « Que tu m'avais simplement servi de relais par le Serment. Elle m'a cru, parce que je suis le seul Brasier de cette forteresse réputé capable d'un tel acte. » Il la regarda. « Tu mesures ce que je viens de faire ? »
« Vous avez menti à l'Ordre. Pour moi. »
« J'ai menti à l'Ordre pour moi », corrigea-t-il. « Ne te raconte pas d'histoire, recrue. Si la vérité éclate, ce n'est pas seulement toi qu'on brûle. C'est l'officier qui l'a cachée. Nous sommes attachés bien plus solidement qu'un Serment, désormais. »
Naïa serra les bras autour d'elle. « Alors c'est ça. Une dette. »
« C'est ça. » Il ne chercha pas à l'enrober. « Voici les termes. Tu apprends à maîtriser ta flamme — pas à la cacher, à la maîtriser, ce qui n'est pas la même chose. Tu m'obéis quand je te le demande, sans poser la question que tu poses toujours avec les yeux. Et en échange, je te garde en vie jusqu'à ce que je décide ce que tu vaux. »
« Vous parlez de moi comme d'un investissement. »
« Parce que c'est ce que tu es. » Mais quelque chose, dans le lien, démentit la froideur du mot — un frémissement qu'il ne maîtrisa pas tout à fait, et que Naïa, désormais, savait lire. Il n'était pas aussi sûr de lui qu'il le prétendait. Ce qu'il avait vu cette nuit l'avait ébranlé autant qu'elle.
« Pourquoi vous ne m'avez pas dénoncée ? » demanda-t-elle, plus bas. « La vraie raison. »
Il regarda longtemps la déchirure dans le ciel avant de répondre.
« Parce que j'ai vu, cette nuit, une recrue de Bas-Sorne effacer en dix secondes une chose qui m'a pris trois de mes hommes en autant d'années. » Sa voix était nue. « Et parce que la Faille s'élargit, Naïa. Chaque mois un peu plus. L'Ordre prétend tenir le mur. La vérité, c'est que nous perdons. » Il se tourna vers elle. « Tu es peut-être la première bonne nouvelle que cette guerre m'ait offerte. Je ne vais pas la brûler par superstition. »
C'était la première fois qu'il prononçait son nom. Naïa s'en aperçut une seconde trop tard, quand le mot avait déjà fait son chemin sous sa peau, là où le lien battait.
« Marché conclu », dit-elle, pour cacher le trouble. « Mais je veux une chose en plus. »
Un sourcil se leva. « Tu négocies une dette ? »
« Toujours. » Elle releva le menton. « Si vous découvrez un jour ce que je vaux et que la réponse ne vous plaît pas — vous me le direz en face. Pas dans mon dos. Pas par l'Ordre. En face. »
Kael la considéra un long moment, et sur ses lèvres passa l'ombre de quelque chose qui aurait pu, dans une autre vie, devenir un sourire.
« En face », accorda-t-il. « C'est promis. »
Et le lien, entre eux, se resserra d'un cran que ni l'un ni l'autre n'avait demandé.
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