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Le Serment des Cendres

Le mur des noms

5 min de lecture

A

On les fit entrer par une cour intérieure où le givre tenait malgré le jour, et on les aligna face à un mur.

Le mur des noms. Il courait sur toute la longueur du préau, noir et lisse, et il était couvert de noms gravés du sol jusqu'à hauteur d'yeux, serrés, innombrables. Naïa crut d'abord qu'il s'agissait d'un monument aux héros de l'Ordre. Puis elle lut, au-dessus, les mots taillés en lettres profondes :

« Ici sont gravés ceux qui sont entrés. Lisez bien : la plupart ne sont plus que cela — un nom. »

Un frisson parcourut la rangée des recrues.

« Charmant », murmura Tissa.

Une instructrice se présenta : la dame Ferenz, le visage taillé à la serpe, l'uniforme impeccable. Elle ne haussa jamais la voix, ce qui, Naïa l'apprendrait, était bien plus effrayant qu'un cri.

« Vous êtes onze », dit Ferenz. « Dans neuf jours, vous passerez l'Épreuve des Trois Feux. Statistiquement, cinq d'entre vous franchiront la porte du Brasier vivants. Quatre porteront un jour le manteau. Un seul, peut-être, comptera. » Elle laissa le silence faire son œuvre. « Mon travail n'est pas de vous sauver. Mon travail est de vous rendre utiles avant que vous mouriez. »

Elle marcha le long de la rangée, lente.

« Trois règles. La première : votre feu vous appartient, mais votre vie appartient à l'Ordre. La deuxième : on ne ment pas sur son affinité. Le feu trouve toujours le mensonge, et quand il le trouve, il le fait payer. » Naïa garda les yeux droit devant, le cœur battant contre l'anneau froid à son poignet. « La troisième : à partir de demain, aucun de vous ne marchera plus seul. »

« Pourquoi ? » osa Orvann, parce qu'Orvann osait toujours.

Ferenz s'arrêta devant lui.

« Parce que les Affamés ne chassent pas l'isolé, recrue. Ils sont l'isolement. Un Brasier seul, face à la Faille, devient fou avant de devenir mort. » Elle reprit sa marche. « L'Ordre a appris cela dans le sang. C'est pourquoi nous ne formons pas des soldats. Nous forgeons des paires. »


On leur attribua des cellules dans la tour est : des cubes de pierre nue, une paillasse, une fenêtre étroite par où entrait le froid et la vue, toujours, de la déchirure à l'horizon. Naïa partagea la sienne avec Tissa, ce qui adoucit un peu l'endroit.

« Affinité de cendre mineure », répéta la rousse en s'allongeant, les mains derrière la nuque. « Tu sais ce qui est drôle ? J'ai grandi à côté d'un atelier de Brasiers. J'ai vu des affinités de cendre. Ça fait de la suie, de la fumée, trois étincelles tristes. Ça ne fait pas… » elle chercha le mot, « …ça ne fait pas ce que tu as fait sentir au convoi, quand on a vu la Faille. »

Naïa se figea. « Je n'ai rien fait. »

« Non », accorda Tissa, doucement. « Tu n'as rien fait. Mais il y a eu une seconde où le froid s'est creusé autour de toi comme si quelque chose avait eu faim. » Elle tourna la tête. Ses yeux n'étaient pas accusateurs. Ils étaient curieux, et — pire — ils étaient gentils. « Je ne sais pas ce que tu portes, Naïa. Mais si Ferenz a raison, le feu va le dire pour toi dans neuf jours. Alors si tu veux survivre, il va falloir apprendre à mentir non pas avec la bouche, mais avec les mains. »

« Et tu m'aiderais ? » demanda Naïa, méfiante par habitude. « Pourquoi ? »

Tissa haussa une épaule. « Parce que je n'ai pas envie d'être attachée pour la vie à quelqu'un que je n'ai pas choisi, et que je préfère ma future partenaire vivante. » Elle sourit. « Égoïsme pur. Tu peux faire confiance à l'égoïsme. C'est tout le reste qui ment. »

Pour la première fois depuis la ruelle de Bas-Sorne, Naïa sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine. Pas de la confiance — elle ne savait pas faire. Mais l'idée qu'elle puisse, peut-être, ne pas être seule.


Cette nuit-là, elle ne dormit pas.

Quand le souffle de Tissa devint lent et régulier, Naïa se leva sans bruit et s'approcha de la fenêtre. La Faille brillait au loin de son éclat noir, et sous l'anneau de contention, son feu remuait encore, doucement, comme attiré.

Elle ne l'entendit pas arriver. C'était une qualité qu'elle finirait par détester chez lui.

« Tu devrais dormir. »

Naïa pivota. Kael Drahn se tenait dans le couloir, de l'autre côté de la grille, une lanterne sourde à la main. De près, il était plus jeune qu'elle ne l'avait cru — guère plus de vingt-trois ans — et cela rendait son regard d'autant plus dérangeant : ce calme-là n'avait pas d'âge.

« Je n'arrive pas à dormir près d'un trou dans le ciel », dit-elle, parce que l'insolence était la seule armure qu'on ne lui avait pas confisquée.

Quelque chose passa dans les yeux gris. De l'amusement, peut-être. Ou son ombre.

« Honnête », dit-il. « C'est rare ici. Profites-en, ça ne dure pas. » Il leva la lanterne, et son regard tomba sur le poignet de Naïa — sur l'anneau de contention, qu'aucune autre recrue ne portait. Elle vit l'instant exact où il le remarqua. Elle vit l'instant exact où il décida de ne rien dire.

« Affinité de cendre », dit-il enfin, et ce n'était pas une question. C'était une phrase qu'il posait entre eux comme on pose une pièce sur une table, pour voir.

« Mineure », ajouta Naïa.

« Mineure. » Il répéta le mot comme Tissa l'avait fait, comme Ferenz le ferait, comme le feu finirait par le faire. Puis il recula d'un pas dans l'ombre. « Nous verrons, recrue. Le Brasier voit clair. » Sa voix baissa, presque pour lui-même. « Et moi, je vois ce que le Brasier voit. »

Il s'éloigna, et la lumière de la lanterne avec lui, et Naïa resta seule dans le noir avec son cœur affolé et la conviction, glaçante, qu'elle venait de rencontrer la seule personne de Fort-Cendre capable de la deviner — et qu'il le savait déjà.

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