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Ils quittèrent Sorne à l'aube, dans un chariot grillagé tiré par deux bœufs gris, et Naïa regarda la seule ville qu'elle eût jamais connue disparaître derrière elle sans verser une larme. Pleurer, c'était pour les gens qui avaient quelque chose à perdre.
Ils étaient onze recrues. Onze gamins ramassés dans onze ruelles, qui se jaugeaient en silence comme des chats dans un sac. Une fille aux cheveux roux coupés ras n'arrêtait pas de faire rouler une bille de verre sur ses phalanges — et la bille, parfois, s'arrêtait de rouler une fraction de seconde de trop, suspendue dans l'air. Une affinité de mouvement, devina Naïa. À l'autre bout, un garçon trop beau pour Bas-Sorne, vêtu de vêtements trop neufs pour être honnêtes, parlait fort et riait seul.
« Orvann », dit-il en tendant une main que personne ne prit. « Fils de marchand. Affinité de braise pure, troisième degré. Je passerai l'Épreuve dans la matinée et je serai officier avant le printemps. » Il sourit à la ronde. « Vous pouvez retenir mon nom. Il vous servira à demander des faveurs. »
« Ou à prévenir tes parents », dit la fille rousse sans lever les yeux de sa bille.
Quelques rires. Orvann rougit. Naïa décida tout de suite qu'elle aimait bien la rousse.
« Tissa », dit celle-ci à Naïa, plus bas, quand le garçon eut reporté son numéro sur quelqu'un d'autre. « Et toi, tu n'as encore rien dit, ce qui veut dire soit que tu es muette, soit que tu es maligne. »
« Naïa. Affinité de cendre. Mineure. »
Tissa la regarda une seconde de trop, comme la femme aux registres l'avait fait, et Naïa sentit son ventre se serrer. Puis la rousse haussa les épaules.
« Mineure, hein. On verra. À Fort-Cendre, le feu dit toujours la vérité, même quand la bouche ment. »
Le voyage dura trois jours. Le paysage changea avec eux : les faubourgs cédèrent aux champs, les champs aux collines pelées, et les collines à une terre de plus en plus pâle, où l'herbe poussait grise et où les arbres avaient l'air d'avoir oublié comment porter des feuilles. Au matin du troisième jour, Naïa comprit pourquoi.
À l'horizon, le ciel était fendu.
Ce n'était pas un nuage. Ce n'était pas un orage. C'était une déchirure, une ligne verticale d'un noir liquide suspendue entre terre et ciel, d'où s'échappait par moments un frisson qui faisait courber l'échine aux bœufs et taire les recrues. Naïa n'avait jamais vu la Faille de ses yeux. Les chansons de Bas-Sorne en parlaient comme d'un conte pour effrayer les enfants. Mais aucune chanson ne disait à quel point sa simple vue donnait envie de s'excuser d'exister.
« Première fois ? » demanda une voix de garde, presque douce.
Naïa hocha la tête sans pouvoir détacher les yeux de la déchirure.
« On s'habitue », mentit le garde. « Fort-Cendre se dresse entre elle et l'Empire. C'est tout l'intérêt de l'endroit. On vous a pris pour ça : pour faire mur. »
Et soudain le cendrefeu, sous l'anneau qui aurait dû le museler, remua. Faiblement, comme un dormeur qui se retourne. Comme s'il répondait à la chose dans le ciel. Naïa serra les dents et força son visage à rester de marbre, mais à l'intérieur, une certitude glacée s'installa : ce qui vivait en elle et ce qui ouvrait le ciel étaient de la même famille.
Fort-Cendre apparut au tournant d'une crête, et le convoi tout entier retint son souffle.
La forteresse n'avait pas été bâtie. Elle avait été arrachée à la montagne, taillée dans une roche si noire qu'elle semblait boire le soleil. Des remparts hauts comme dix hommes, des tours coiffées de braseros qui brûlaient jour et nuit, et au sommet du donjon, une bannière grise frappée de la flamme cerclée qui claquait dans un vent venu de nulle part. Tout, ici, parlait de guerre et de discipline.
Sur le chemin de ronde, une silhouette les regardait approcher.
Un homme, immobile, les mains jointes dans le dos. À cette distance, Naïa ne distinguait qu'une carrure, un manteau plus sombre que les autres, et l'impression — absurde, et pourtant nette — qu'il les comptait un à un comme on compte des outils avant un chantier.
« Celui-là », souffla Tissa, et pour la première fois sa voix avait perdu son ironie, « c'est Kael Drahn. »
— Qui ?
— Le commandant des recrues. Héritier de la maison Drahn. » La rousse fit rouler sa bille une dernière fois et la rangea dans sa poche, comme on range un porte-bonheur avant l'orage. « On raconte qu'il a passé l'Épreuve à seize ans en tuant son propre partenaire pour survivre. On raconte qu'il n'a jamais perdu un duel. On raconte beaucoup de choses. » Elle releva les yeux vers la silhouette. « La seule qui compte, c'est que c'est lui qui décide, à la fin, lesquels d'entre nous valent la peine d'être gardés. »
Le chariot franchit la herse. Dans l'ombre du porche, le froid tomba d'un coup, minéral, ancien. Naïa leva la tête vers le chemin de ronde — et croisa, l'espace d'un battement de cœur, le regard de l'homme là-haut.
Même de loin, même une seconde, ce regard la traversa comme une lame qu'on essuie. Gris. Patient. Et totalement, effroyablement dépourvu de pitié.
Puis Kael Drahn se détourna, comme si elle ne valait pas qu'on s'y arrête, et Naïa serra le poing sur son anneau de contention en se jurant une chose stupide, la première promesse libre de sa nouvelle vie :
Toi, tu ne me verras jamais brûler.Connecte-toi pour commenter.