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Le Serment des Cendres

La cendre dans la paume

6 min de lecture

A

Le feu vint à Naïa comme il venait toujours : sans permission.

Elle était accroupie dans la ruelle derrière la halle aux poissons de Bas-Sorne, les doigts gourds de froid, à compter les trois pièces de cuivre qu'elle avait gagnées en portant des paniers depuis l'aube. Trois pièces. De quoi acheter du pain dur et, peut-être, une poignée de charbon pour la nuit. La brume montait du fleuve, grise et grasse, et collait aux murs comme une mauvaise conscience.

C'est en glissant les pièces dans sa poche qu'elle sentit la chaleur monter le long de son poignet.

« Pas maintenant », souffla-t-elle. « Pas ici. »

Mais la chose qui vivait sous sa peau n'écoutait jamais. Une douleur sourde lui remonta de la paume, comme si quelqu'un y avait posé une braise. Elle serra le poing, fort, jusqu'à ce que ses ongles entrent dans la chair — et entre ses doigts, malgré tout, filtra une lueur. Pas l'orange chaud des lampes. Pas le rouge des forges. Un noir. Un feu noir, qui dansait sans éclairer, et qui dévorait la lumière autour de lui au lieu de la donner.

Le cendrefeu.

Naïa l'avait découvert à neuf ans, le soir où sa mère était morte. Depuis, elle avait appris à le cacher comme on cache une plaie honteuse : sous des gants, sous des mensonges, sous la peur. Car à Sorne, on connaissait une seule loi au sujet de la flamme noire, et elle tenait en une phrase que les crieurs publics répétaient à chaque solstice : celui qui porte le feu des Affamés sera rendu au feu.

Brûlé vif. Sur la place. Pour l'exemple.

Elle plongea le poing dans la flaque d'eau croupie à ses pieds. Un sifflement, une volute de vapeur noire — et plus rien. Juste sa main qui tremblait, et son cœur qui cognait contre ses côtes comme un poing contre une porte.

« Joli tour. »

La voix la cloua sur place.

Un homme se tenait à l'entrée de la ruelle, là où la brume devenait lumière. Manteau gris ardoise, col haut, l'insigne de bronze d'un Brasier de l'Ordre épinglé sur la poitrine : une flamme enfermée dans un cercle. Derrière lui, deux silhouettes en armure légère. Des recruteurs. À Bas-Sorne, on les appelait les corbeaux, parce qu'ils ne venaient jamais pour de bonnes nouvelles.

Naïa fit la seule chose qu'elle savait faire depuis l'enfance : elle courut.


Elle connaissait les bas-quartiers comme on connaît ses propres cicatrices. Elle plongea sous un étal, sauta un caniveau, se faufila entre deux maisons si proches qu'elle dut tourner les épaules. Derrière elle, des bottes claquaient sur les pavés, trop régulières, trop calmes. On ne courait pas après elle. On la suivait.

Elle déboucha sur le quai des Tanneurs et comprit son erreur une seconde trop tard. Cul-de-sac. Le fleuve devant, noir et rapide ; les murs de l'autre côté ; et le corbeau qui entrait dans la ruelle sans même presser le pas, les mains derrière le dos, comme un homme qui se promène.

« Tu vas te fatiguer », dit-il. « Et moi, je n'aime pas attendre. »

— Je n'ai rien fait.

— Tu as fait du feu noir dans une ruelle. » Il pencha la tête. « Je dirais que c'est précisément le problème. »

Naïa recula jusqu'à sentir le vide du quai dans son dos. Sauter. Elle pouvait sauter. Le fleuve l'emporterait, peut-être qu'elle survivrait, peut-être que—

« Si tu sautes, tu meurs », dit le corbeau, lisant en elle comme dans un livre d'enfant. « Si tu me suis, tu vis. Pour l'instant, c'est la seule offre du marché, et elle ne durera pas. »

— On brûle les gens comme moi.

— On brûle les gens comme toi quand on a le luxe de la peur. » Pour la première fois, quelque chose passa sur son visage — de la lassitude, peut-être, ou un calcul plus vieux qu'elle. « Et l'Empire, petite, n'a plus ce luxe. »

Il fit un geste. Les deux gardes avancèrent.

Naïa sentit le cendrefeu remonter, affamé, prêt — et elle le ravala de toutes ses forces, parce que le montrer maintenant, devant trois Brasiers, c'était signer son arrêt de mort. Une main se referma sur son bras. Le métal froid d'un anneau de contention se referma sur son poignet, et la chaleur sous sa peau s'éteignit d'un coup, comme une bougie qu'on pince.

Le silence dans sa tête fut presque pire que la capture. Pour la première fois depuis neuf ans, elle ne sentait plus le feu. Et elle se découvrit, à sa propre horreur, terriblement seule sans lui.


On la conduisit non pas vers les cachots, comme elle s'y attendait, mais vers une grande tente dressée sur la place du Marché-Bas, là où le matin même elle avait porté ses paniers. À l'intérieur, une table, des registres, et une femme en uniforme qui ne leva pas les yeux.

« Nom ? » demanda la femme.

Naïa faillit mentir. Elle mentait toujours. Mais l'anneau à son poignet pesait comme une vérité.

« Naïa. Juste Naïa. »

— Âge ?

— Dix-neuf ans. Je crois. »

La plume gratta le papier. Le corbeau s'était adossé au mât central, bras croisés, et l'observait avec l'attention d'un homme qui décide encore s'il a fait une bonne affaire.

« Tu as deux choix », dit-il enfin. « Le premier : on te déclare porteuse de flamme noire, et tu connais la suite. »

Naïa ne dit rien. Sa gorge était de pierre.

« Le second : tu n'as jamais fait de feu noir. Ce que j'ai vu dans cette ruelle, c'était un Brasier ordinaire, une affinité de cendre mineure, banale, sans danger. Sur ce papier, tu deviens une recrue comme une autre. Et tu pars demain pour Fort-Cendre passer l'Épreuve des Trois Feux. »

— L'Épreuve. » Elle avait entendu ce mot toute sa vie, murmuré comme une légende. « On dit que la moitié des recrues n'en revient pas. »

« On dit vrai. » Il ne cilla pas. « Mais aucune ne brûle sur une place. Et certaines, à la fin, portent le manteau gris. » Il se redressa. « Réfléchis vite. La femme a d'autres noms à écrire. »

Naïa regarda l'anneau à son poignet. Elle pensa à sa mère, à la flamme noire le soir de sa mort, à toutes les années passées à attendre qu'on la découvre. Mourir demain sur un bûcher, ou mourir peut-être plus tard, dans une forteresse dont elle ignorait tout, avec une chance — minuscule, ridicule — de vivre.

Ce n'était pas un choix. C'était une condamnation déguisée en clémence. Mais c'était la première fois qu'on lui en proposait une.

« Écrivez », dit-elle. « Affinité de cendre mineure. »

Le corbeau eut quelque chose qui n'était pas tout à fait un sourire.

« Bienvenue dans l'Ordre, recrue. » Il se détourna. « Tâche de ne pas mourir avant d'être utile. »

Dehors, la brume avait tout avalé. Naïa serra contre elle l'anneau qui la rendait sourde à son propre feu, et comprit qu'elle venait d'échanger un bûcher contre un autre — simplement plus lent, et plus loin de chez elle.

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