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Une fois l'an, l'Ordre suspendait la peur le temps d'une nuit.
La nuit des Lanternes commémorait la première fois que Fort-Cendre avait tenu contre une grande incursion. On accrochait des milliers de petites flammes le long des remparts, on buvait du vin chaud, on dansait dans la grande cour, et pour quelques heures la déchirure dans le ciel semblait moins proche.
Naïa n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Elle qui avait grandi dans la suie, elle resta longtemps à regarder les lanternes monter, la gorge serrée par une émotion sans nom.
« Tu pleures ? » demanda Kael, surgissant à son côté avec deux gobelets de vin.
« Jamais », mentit-elle en s'essuyant l'œil. « C'est la fumée. »
« Bien sûr. La fumée. » Il lui tendit un gobelet. Il avait laissé l'uniforme de commandant ; dans la simple tunique sombre de la fête, sans le poids du grade, il avait presque l'air d'un homme jeune. « Danse avec moi. »
« C'est imprudent. »
« Tout le monde danse. Une recrue et son partenaire qui dansent, c'est moins suspect que deux qui s'évitent. » Une lueur. « C'est de la stratégie, recrue. »
« Bien sûr. De la stratégie. »
Ils dansèrent. Maladroitement d'abord, puis, à mesure que le lien prenait le relais des pas, comme ils faisaient tout : à l'unisson, anticipant l'autre, jusqu'à ce que la cour, les lanternes, les regards disparaissent et qu'il ne reste plus que la main de Kael au creux de ses reins et le rythme partagé de deux cœurs qui ne savaient plus très bien lequel battait pour qui.
« Je devrais te dire de fuir », murmura-t-il contre ses cheveux. « Loin de cette forteresse, loin de Vael, loin de ce que tu portes. Pendant qu'il en est encore temps. »
« Et vous viendriez ? »
Il ne répondit pas. C'était une réponse en soi. Le devoir, toujours. L'homme qui avait tenu le pont.
C'est en allant chercher de l'eau qu'elle tomba sur l'Archonte.
Vael se tenait seul à l'écart de la fête, son verre intact, observant la foule comme un homme qui compte ses pièces. Quand son regard se posa sur Naïa, elle eut l'impression désagréable d'être identifiée, classée, rangée.
« La recrue de Bas-Sorne », dit-il, suave. « Celle qui a survécu à la brèche du mur nord. Et qui a passé l'Épreuve avec une si… belle flamme de braise. » Il sourit. « On parle beaucoup de vous. »
« Je ne fais que mon devoir, Archonte. »
« Le devoir. » Il goûta le mot. « C'est ce que disent toujours ceux qui cachent autre chose. » Il s'approcha d'un pas, et sa voix se fit confidence empoisonnée. « Savez-vous ce qui m'intrigue, recrue ? Le commandant Drahn n'a jamais lié son feu à personne en sept ans. Pas une fois. Et soudain, il se lie à vous. » Le sourire ne quitta pas ses lèvres. « Un homme aussi prudent ne fait jamais rien sans raison. Je me demande quelle est la vôtre. »
Le cœur de Naïa cognait, mais elle soutint le regard. « Vous devriez le lui demander. »
« Oh, je le ferai. » Vael leva enfin son verre, comme un toast. « Profitez de la fête, recrue. Les belles flammes sont si rares. Ce serait dommage de les laisser se consumer pour rien. »
Il s'éloigna, et Naïa resta seule sous les lanternes, glacée jusqu'aux os malgré les mille petites flammes, avec la certitude que l'Archonte ne soupçonnait pas encore — mais qu'il cherchait, et qu'il était patient, et que la patience d'un homme comme Vael était la chose la plus dangereuse de toute la forteresse.
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