3 min de lecture
Ce fut une blessure qui les fit enfin parler pour de vrai.
Un exercice mal tourné, une entaille profonde à l'avant-bras de Kael, et l'infirmerie pleine — alors Naïa l'avait entraîné dans sa cellule et recousait elle-même la plaie, comme on apprend à le faire dans les bas-quartiers, où l'on ne paie pas les médecins.
« Tu as des mains de couturière », observa-t-il, sans broncher sous l'aiguille.
« J'ai recousu plus de chair que de tissu. À Bas-Sorne, on se débrouille. » Elle noua le fil. « Celle-là, c'est qui ? » Elle désignait une vieille cicatrice, blanche, en travers de sa paume.
Kael regarda sa main longtemps.
« Mon frère », dit-il enfin. Le lien frémit. « Loris. Il avait dix-sept ans. Moi seize. Notre père nous a envoyés tous les deux à l'Épreuve la même année — pour l'honneur de la maison Drahn, deux fils dans l'Ordre la même saison, tu imagines la fierté. » Sa voix était plate, ce qui, chez lui, signalait la profondeur de l'eau. « Pendant le Feu du Corps, un construit s'est déréglé. J'ai dû choisir : tenir le pont pour que tout le monde passe, ou lâcher pour le rattraper, lui. »
Naïa attendit, l'aiguille suspendue.
« J'ai tenu le pont », dit Kael. « Sept recrues sont passées. Lui est tombé. La cicatrice, c'est sa main qui a glissé de la mienne. Ses ongles. » Il referma le poing. « Mon père m'a félicité d'avoir fait le bon choix. Le choix de l'Ordre. Le choix du devoir. » Un silence terrible. « Je n'ai plus jamais laissé personne assez près pour avoir à refaire ce choix. C'est plus simple. On ne perd que ce qu'on tient. »
Naïa reposa l'aiguille. Elle comprenait, maintenant, tout ce qu'elle avait deviné au Serment : le mur, le contrôle de fer, la solitude soigneusement entretenue d'un homme qui avait décidé, à seize ans, que tenir à quelqu'un était une faute professionnelle.
« Et moi ? » dit-elle, sans réfléchir. « Vous me tenez. Le Serment vous y oblige. »
Il leva les yeux vers elle, et le lien, pour une fois, fut grand ouvert des deux côtés.
« Oui », dit-il simplement. « C'est bien le problème. »
Alors elle lui rendit la pareille, parce que c'était juste, et parce qu'on ne laisse pas quelqu'un seul avec sa cicatrice.
Elle lui parla de sa mère. De la fièvre, cet hiver-là, et de l'absence d'argent pour le médecin. De ses neuf ans, accroupie près du lit, suppliant un dieu qui n'écoutait pas. Et du moment où, de désespoir, de rage, ses mains d'enfant s'étaient embrasées — non pas de chaleur, qui aurait pu réchauffer, mais de ce feu noir qui dévorait, et qui avait dévoré jusqu'à la lumière de la pièce tandis que sa mère s'éteignait dans le froid.
« J'ai toujours cru que je l'avais tuée », dit Naïa, et c'était la première fois qu'elle le disait à voix haute, à quiconque. « Que mon feu lui avait pris ce qui lui restait de chaleur. »
« Tu avais neuf ans », dit Kael. « Et ta mère mourait de fièvre, pas de toi. » Il prit sa main — celle qui avait porté la flamme noire ce soir-là — et la garda, sans rien promettre, juste pour qu'elle ne soit pas seule à la regarder. « Nous portons les mêmes mensonges, toi et moi. Les tiens disent que tu donnes la mort. Les miens disent que je ne peux pas donner autre chose. » Un demi-sourire, le vrai cette fois. « Au moins on est assortis. »
Naïa rit — un rire surpris, mouillé — et le lien entre eux, cette nuit-là, cessa d'être une chaîne pour devenir, sans qu'aucun des deux ne l'admette, autre chose. Quelque chose qu'on choisit.
Connecte-toi pour commenter.