2 min de lecture
Les souvenirs qui n'étaient pas dans son dossier commencèrent à remonter par éclats, sans prévenir, comme des bulles d'un fond qu'on aurait cru solide.
Une chanson, d'abord. Trois notes fredonnées par un livreur dans l'ascenseur, et Naé sut la suite — connut la mélodie entière, les paroles, une voix de femme qui la chantait dans une pièce basse de plafond. La Trame, interrogée, ne trouva la chanson dans aucune archive autorisée. Musique non concordante. Antérieure à l'Harmonisation culturelle. Et pourtant Naé la connaissait par cœur.
Puis un lieu. En passant devant une bouche de maintenance condamnée du niveau 7, son corps ralentit tout seul, et elle eut la certitude absurde d'être déjà descendue là, dans le noir, le dos contre des câbles tièdes, à attendre que des pas s'éloignent. Une peur ancienne, précise, avec une odeur — ozone et poussière.
Et enfin, le plus troublant : une compétence.
Cela arriva à l'Office. Un terminal de contrôle s'était bloqué, et le technicien jurait dessus, et Naé, sans réfléchir, tendit la main et fit trois gestes — une séquence d'accès qu'elle n'avait jamais apprise, qui n'appartenait pas à sa fonction, et le terminal s'ouvrit sur une console de bas niveau que les Ajusteurs n'étaient pas censés savoir manier.
Le technicien la regarda, stupéfait. « Où t'as appris ça ? »
« Je… » Naé retira sa main comme d'un feu. « Je ne sais pas. »
C'était la vérité la plus honnête qu'elle eût prononcée depuis des jours. Elle ne savait pas. Ses mains, si.
Le message arriva ce soir-là, déposé directement dans sa vision par la Trame, encadré de l'or institutionnel de l'Office.
Citoyenne Vask. Une révision volontaire est programmée pour demain, 9 h, salle 4. Présence requise. L'Arbitre te remercie de ton engagement pour l'Harmonie.Volontaire. Le mot, dans la Concorde, ne voulait pas dire ce qu'il prétendait. On ne convoquait pas un Ajusteur en révision pour le récompenser. On le convoquait quand son verre se salissait. Naé avait elle-même rédigé des dizaines de ces convocations, du même ton aimable, pour des collègues qui n'étaient jamais tout à fait revenus les mêmes — plus calmes, plus lisses, légèrement absents, comme une copie soigneuse d'eux-mêmes.
Elle comprit, avec un calme glacé, ce qui l'attendait salle 4. Pas une révision. Un Réajustement. On allait reprendre le morceau d'elle qui essayait de remonter, le ré-effacer, et la renvoyer à son box, Indice restauré, souvenir de cette semaine adouci jusqu'à l'oubli. Elle se réveillerait concordante. Elle ne saurait même pas qu'on lui avait pris quelque chose. Encore.
Toute sa vie d'Ajusteuse, elle avait cru offrir aux gens la paix.
Pour la première fois, elle comprit qu'elle leur avait offert l'oubli — et que ce n'était pas la même chose.
Naé Vask regarda le message flotter dans sa vision, le cœur battant ce rythme libre et terrifiant qu'on ne lui corrigeait plus, et prit la deuxième décision non suggérée de sa vie.
Elle n'irait pas salle 4.
Connecte-toi pour commenter.