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Angle Mort

Le visage

3 min de lecture

A

Elle le vit pour la première fois trois jours plus tard, dans la foule parfaite du quartier Médian.

Un homme. La quarantaine, un manteau trop usé pour le Médian, immobile à contre-courant du flux pendant que tout le monde, autour de lui, glissait dans les trajectoires optimisées. C'était cela qui l'avait accrochée, d'abord : il était arrêté. Personne ne s'arrêtait dans le Médian. La Trame ne le permettait pas ; elle te poussait toujours, doucement, vers l'avant, vers l'utile.

Lui se tenait là, et il la regardait.

Naé sentit son Indice clignoter — un réflexe de peur que le système traduisit en alerte. Mais elle ne détourna pas les yeux. Le visage de l'homme ne lui disait rien. Absolument rien. Et pourtant son corps, lui, le reconnaissait : sa gorge se serra, ses mains devinrent froides, et une émotion qu'elle n'avait pas de nom pour nommer — quelque chose entre la joie et le deuil — lui monta du ventre comme une marée.

Elle interrogea sa Trame. « Identifie cet homme. »

« Aucun citoyen détecté à cet emplacement », répondit la Trame.

Naé regarda de nouveau. L'homme était toujours là, à dix mètres, parfaitement visible. Mais pour l'Arbitre, l'espace qu'il occupait était vide.

Un homme sans Trame. Un homme dans l'angle mort.

Il leva lentement la main — pas un signe, juste une paume ouverte, comme on montre qu'on n'est pas armé, ou comme on salue quelqu'un de très loin. Puis il articula, sans un son, trois syllabes que Naé lut sur ses lèvres et qui la frappèrent en plein sternum :

Tu es vivante.

Et il se détourna, et le flux de la foule se referma sur lui, et quand Naé se précipita — bousculant, pour la première fois de sa vie, des corps que la Trame n'avait pas écartés à temps —, il avait disparu.


Cette nuit-là, elle ne dormit pas, et la Trame, qui aurait dû la rendormir, la laissa faire. C'était mauvais signe. Quand le système cesse de te corriger, ce n'est pas qu'il te laisse libre. C'est qu'il a décidé de t'observer pour comprendre comment tu casses.

Naé le savait, parce que c'était son métier. Elle avait passé neuf ans de l'autre côté de cette logique. Elle savait exactement à quoi ressemblait un dossier comme le sien était en train de devenir.

Alors, allongée dans le noir, elle fit une chose interdite : elle chercha à se souvenir.

Pas un souvenir précis. Sa vie. Sa propre vie, en arrière. L'année écoulée : nette, documentée, concordante. L'année d'avant : nette aussi. Et puis, en remontant — un flou. Pas un trou : un flou, soigneux, professionnel, comme une photo dont on aurait adouci les bords pour qu'on ne voie pas qu'il en manque un morceau. Son enfance était là, vague et douce. Ses études d'Ajusteuse, précises. Mais entre les deux, il y avait une zone, deux ans peut-être, qu'elle ne parvenait pas à fixer — et chaque fois qu'elle s'en approchait, la Trame déposait dans son esprit une tiédeur agréable, une envie de penser à autre chose, un Ajustement si doux qu'elle ne l'aurait jamais remarqué si elle n'avait pas, justement, su le reconnaître.

On la détournait de sa propre mémoire.

Naé Vask resta éveillée jusqu'à l'aube, et au matin, quand son Indice s'afficha — 902, en chute libre désormais —, elle comprit deux choses avec la clarté froide qui faisait d'elle une bonne Ajusteuse.

La première : quelqu'un, un jour, lui avait pris un morceau d'elle-même, et l'avait laissée vivre par-dessus le vide, lisse et heureuse, sans qu'elle s'en doute.

La seconde : le seul endroit où elle pourrait le retrouver était précisément celui que l'Arbitre prétendait avoir effacé du monde.

L'angle mort.

Et l'homme au manteau usé en venait.

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