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Angle Mort

Ne pas être vue

3 min de lecture

A

Fuir, dans une ville qui voit tout, n'est pas une question de vitesse. C'est une question d'invisibilité.

Naé le savait mieux que quiconque : son métier consistait à lire les gens à travers leur Trame. Or sa Trame, à elle, racontait en ce moment même tout ce qu'elle faisait — sa position, son pouls, la dilatation de ses pupilles — à l'Arbitre, qui en déduirait sa fuite avant même qu'elle l'ait commencée.

Alors elle ne la commença pas. Pas comme une fuite.

Le matin de la révision, elle se leva à l'heure, but le café à la bonne température, et marcha vers l'Office par le trajet recommandé, le pouls discipliné, l'esprit volontairement occupé de pensées plates et concordantes — des chiffres, des dossiers, le temps qu'il faisait. Elle se rendait à sa propre révision en citoyenne modèle. L'Arbitre, rassuré, relâcha d'un cran son attention.

C'est à ce moment précis, dans le hall bondé de l'Office, au point exact où dix mille trajectoires se croisaient et où, l'espace d'une seconde, les capteurs étaient saturés de corps, que Naé fit ce que ses mains savaient et que sa tête ignorait.

Elle se laissa tomber.

Pas s'évanouir — tomber, calculé, dans le point mort de la foule, derrière un pilier de maintenance que les caméras ne couvraient pas tout à fait. Une seconde. Une seule. Le temps d'arracher d'un geste sec le patch d'identité de son col et de le glisser dans la poche d'un inconnu pressé qui filait vers les étages — emportant sa signature avec lui, brouillant sa position. Le temps de plonger dans la bouche de maintenance du niveau 7. Celle qu'elle connaissait. Celle où son corps était déjà venu.

Le noir l'avala. L'odeur d'ozone et de poussière l'accueillit comme une vieille connaissance.

Derrière elle, là-haut, l'Arbitre mit onze secondes à comprendre que la citoyenne Vask venait, statistiquement, de cesser d'exister — et déclencha l'alerte. Mais onze secondes, dans le noir, c'était déjà une autre vie.


Elle descendit longtemps. Les niveaux de maintenance s'enfonçaient sous la ville comme les racines sous un arbre, et à mesure qu'elle descendait, la Trame faiblissait — moins de relais, moins de capteurs, le chiffre de son Indice qui clignotait, vacillait, perdait des décimales.

Et avec le silence du système vint une chose qu'elle n'avait pas connue depuis si longtemps qu'elle la prit d'abord pour un malaise : l'absence de voix dans sa tête.

Plus de nudges. Plus de suggestions. Plus de petite intention déposée pour orienter la sienne. Pour la première fois depuis l'enfance, Naé fut seule dans son propre crâne — et le vertige fut tel qu'elle dut s'asseoir contre les câbles tièdes, exactement à l'endroit dont elle s'était souvenue, et respirer, et apprendre à nouveau le poids effrayant d'une pensée qui n'appartenait qu'à soi.

« Voilà », dit une voix dans le noir. Une vraie voix, faite d'air et de cordes vocales. « Voilà à quoi ça ressemble, le silence. Ça fait mal, hein ? Au début, on croit qu'on meurt. C'est juste qu'on recommence à vivre. »

Une lampe s'alluma. L'homme au manteau usé était accroupi devant elle, et son visage que Naé ne reconnaissait pas était bouleversé par une émotion qu'elle, elle, reconnaissait au plus profond de son corps sans pouvoir la nommer.

« Bon retour dans l'angle mort, Sève », dit-il. Et sa voix se brisa. « On t'a cherchée pendant un an. On t'a crue morte. » Il déglutit. « Tu n'as aucune idée de qui tu es, c'est ça ? »

« Je m'appelle Naé », dit-elle.

L'homme ferma les yeux, comme frappé.

« Non », dit-il doucement. « C'est le nom qu'ils t'ont donné quand ils t'ont rendue à eux. Moi, je m'appelle Tomas. Et toi, avant qu'ils te volent, tu étais la meilleure d'entre nous. »

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