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Arrêts de jeu

Les vingt-trois

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A

Le matin de la liste, mon genou s'est tu.

C'est ça qui m'a fait peur. Pas la douleur — la douleur, je la connais, c'est une vieille employée qui pointe à l'heure. Le silence, non. Le silence d'une articulation, ça veut dire qu'elle a quelque chose à cacher, qu'elle attend son moment. J'ai appris à ne pas écouter mon corps, mais j'ai aussi appris qu'un corps qui ne dit rien le matin d'un jour important, c'est un corps qui prépare un coup.

Sami le savait aussi. À six heures, dans la salle de soins vide, lumière éteinte, volets fermés, il avait posé ses pouces de part et d'autre de ma rotule et il avait fermé les yeux. Il fait ça. Il regarde avec ses mains, pas avec ses yeux, comme si voir le distrayait.

— Il est froid, il a dit.

— C'est bien, non.

— Non. (Il a relevé la tête.) Froid, ça veut dire que tu l'as anesthésié à la volonté. Tu le tiens à distance. Le jour où il te reviendra, il reviendra tout d'un coup.

Il déroulait la bande de strapping en huit autour de l'articulation, serré, méthodique, chaque tour à la même tension que le précédent — j'avais appris à lire ses mains comme lui lisait mes appuis, et ses mains, ce matin-là, tremblaient d'un rien. Pas de fatigue. De ce qu'on s'apprêtait à faire.

Parce qu'il y avait eu la visite médicale, trois jours plus tôt. Et la visite médicale, c'est là que tout aurait dû s'arrêter.

Je n'en avais pas dormi. On nous passe sur la table un par un, dans la dernière ligne droite, le médecin fédéral et son matériel, les tests d'amplitude, les tiroirs justement — tiroir antérieur, tiroir postérieur, le médecin te prend la jambe et il tire, et si ça bouge plus que ça ne devrait, le tiroir s'ouvre devant témoin et tu es morte. Officiellement morte. Rayée. Avec un papier signé.

J'étais arrivée la bouche sèche. Le médecin fédéral, un grand type pressé, avait un kiné à ses côtés pour les tests fonctionnels. Le kiné, c'était Sami.

Je n'avais rien arrangé avec lui. On n'avait rien pu arranger — on ne se parlait que la nuit, et de ça on n'avait pas parlé, parce que le dire à voix haute aurait été le rendre vrai, le rendre criminel. Je m'étais allongée sur la table en me disant que c'était fini, que l'homme qui connaissait mon secret allait être celui qui le poserait sur la feuille, et que ce serait presque juste, au fond.

Le médecin avait pris ma cheville. Avait commencé à tirer pour ouvrir le tiroir.

Et Sami avait posé sa main sur le quadriceps. Doucement. Comme pour stabiliser. Le geste normal d'un kiné qui assiste. Sauf qu'en posant la main là, exactement là, sur le ventre du muscle, il avait appuyé d'une façon qui faisait que tout mon quadriceps s'était contracté en verrou, et un genou dont le quadriceps est en verrou ne s'ouvre pas. Le tiroir reste fermé. Le ligament ment derrière un muscle qui le tient à sa place.

— RAS sur le tiroir, avait dit le médecin en lâchant.

— RAS, avait répété Sami, et sa voix était plate, professionnelle, et seule moi pouvais entendre qu'elle s'était fendue au milieu du mot.

Il avait menti. Pour moi. Avec ses mains, sa science, sa signature en bas de la feuille. Cet homme dont tout le métier était de dire non, il avait dit RAS à côté d'une articulation morte, et en le disant il était entré, jusqu'au cou, dans quelque chose dont il ne ressortirait pas propre.

Je l'avais regardé ranger son matériel après. Il ne m'avait pas regardée. Il avait les mâchoires serrées comme un homme qui vient de revoir un fantôme — et je commençais à comprendre lequel. Un joueur, quelque part, des années plus tôt, qu'il avait renvoyé sur un terrain en disant RAS. Sauf que cette fois-là, il s'était trompé dans l'autre sens. Cette fois-là, le RAS était vrai et le corps avait menti quand même.

Cette fois-ci, il savait. Et il l'avait dit pareil.

—

La causerie de la liste, Carmen Diaz l'a faite à dix-huit heures, dans la grande salle, vingt-huit filles assises sur des chaises en plastique et un silence qu'on aurait pu trancher. Elle n'a pas fait de discours. Diaz ne fait jamais de discours. Elle est entrée avec une feuille qu'elle n'a même pas regardée, parce qu'une feuille comme ça on la connaît par cœur, on l'a portée des nuits.

— Je vais lire vingt-trois noms, elle a dit. Celles que je ne nomme pas, je les verrai en individuel ce soir. Je veux qu'on soit clair : ne pas être sur cette liste aujourd'hui, ce n'est pas un verdict sur votre carrière. C'est un choix sur un tournoi. Voilà.

Et elle a lu.

Je n'écoutais pas les noms. J'écoutais le mien ne pas venir. C'est tout ce qu'on fait, dans ces moments-là : on attend une syllabe, la sienne, dans un fleuve de syllabes qui sont celles des autres, et chaque nom qui n'est pas le tien est un petit coup dans le ventre. Les gardiennes. Les défenseures. Le milieu — et là mon cœur est monté dans ma gorge —, elle a dit un nom, deux noms, trois, des titulaires, des évidences.

Puis un silence. Le dernier poste de milieu. La dernière place. Ma place. Celle de Wassila.

— Castel.

Mon nom. Dans sa bouche. Pour la première fois du stage prononcé avec autre chose que de l'agacement.

Je n'ai pas crié. On ne crie pas. J'ai serré les mains entre mes genoux et j'ai regardé droit devant, parce qu'on ne baisse jamais les yeux, même quand on les sent brûler, surtout quand on les sent brûler. À deux chaises de moi, Wassila n'a pas bougé d'un cil. Elle était sur la liste aussi — Diaz l'avait nommée trois noms plus tôt, je m'en suis souvenue après, en recollant les morceaux. On y était toutes les deux. La sélectionneuse avait gardé les deux milieux. Ce qui voulait dire qu'à la Coupe du monde, sur le terrain, il n'y aurait toujours qu'une seule de nous deux. La guerre ne s'arrêtait pas. Elle changeait juste de stade.

Cinq filles sont rentrées chez elles ce soir-là. Je les ai entendues faire leurs valises dans le couloir, le bruit des roulettes sur le lino, et j'ai eu honte de mon soulagement comme on a honte d'un péché. Parce que ma place, je venais de la prendre à une fille dont le seul tort était d'avoir un genou qui, lui, ne mentait pas.

J'ai appelé mon père. Il a décroché à la première sonnerie, ce qui veut dire qu'il attendait, le téléphone dans la main, depuis des heures.

— Alors.

— J'y suis, papa.

Il n'a rien dit. J'ai entendu sa respiration changer, se hacher, un homme de cinquante-trois ans qui pleure sans bruit pour ne pas que sa fille l'entende, dans une cuisine équipée qu'il a peut-être vendue lui-même.

— Voilà, il a fini par dire. Tu vas leur montrer ce qu'un Castel a dans le genou.

Dans le genou. Il dit toujours ça. Il ne sait pas. Il croit célébrer ce qui me tient. Il célèbre ce qui me tue.

—

Le compte à rebours a commencé le lendemain par un match. Un amical, dernier test avant le grand départ, contre une sélection de club, tribunes à moitié pleines, mais des caméras, et Diaz dans les tribunes les bras croisés.

Je suis entrée à la mi-temps. Et pendant vingt minutes, j'ai été ce que mon père a passé sa vie à imaginer.

Vous voulez savoir à quoi ça ressemble, le talent, quand le corps suit ? Ça ressemble à ne pas réfléchir. Une-deux, talonnade, je me retourne dans un mouchoir, je lève la tête et le jeu est ralenti, tout le monde est dans la mélasse et moi je suis à la bonne vitesse, la seule. J'ai donné une passe que personne n'avait vue, pas même celle qui l'a reçue. La tribune a fait ce bruit. Diaz a décroisé les bras.

Et à la soixante-dixième, j'ai voulu trop.

Un ballon dans le dos de la défense, à courir, mon appui gauche pour piquer vers l'intérieur — et le tiroir s'est ouvert.

Pas une fraction cette fois. Grand. La jambe est partie franchement sous moi, le vide, la branche verte qui plie, qui plie, et j'ai senti la seconde exacte où elle allait casser pour de bon. Je suis tombée. Pour la première fois en quatorze mois de mensonge, je suis tombée devant tout le monde.

Le temps s'est arrêté.

J'ai cherché Sami des yeux avant même de chercher la douleur. Réflexe atroce. Il était déjà debout au bord du banc, le visage gris, une main crispée sur la rambarde — et je l'ai vu faire le calcul terrible en une seconde : courir vers moi, c'était son devoir ; courir vers moi, c'était aussi se trahir, montrer à tout le stade qu'il savait où regarder.

Il n'a pas couru. Il a laissé le médecin y aller.

Et moi, dans l'herbe, j'ai fait la seule chose que je sais faire. J'ai roulé sur le côté en me tenant la cheville. La cheville, pas le genou. J'ai grimacé pour la mauvaise articulation. J'ai transformé la dérobade en feinte une dernière fois, sous les caméras, et quand le médecin a testé ma cheville et n'a rien trouvé, j'ai dit crampe, ça va, c'est rien et je me suis relevée et j'ai fini le match.

Diaz, dans les tribunes, hochait la tête. Elle a aimé que je reste. Caractère, elle a dû noter quelque part.

Sami, lui, n'a pas hoché la tête. Quand je suis passée devant le banc à la fin, trempée, en vie, sur la liste, il m'a regardée une seconde de trop — pas l'œil du clinicien, plus du tout — et dans cet œil-là il n'y avait ni science ni soulagement.

Il y avait de la terreur. La sienne et la mienne, les mêmes, à parts égales.

On était dans le groupe. Le Mondial commençait dans onze jours.

Et pour la première fois j'ai compris qu'être prise, ce n'était pas la fin de la peur. C'était son début.

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