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Il y a un endroit, sous le stade, où le bruit du monde ne va pas.
C'est là qu'ils m'ont emmenée. Pas l'hôpital, pas encore — l'infirmerie d'enceinte, carrelage blanc, néon qui grésille, une table d'examen et l'odeur de désinfectant qui est la même dans tous les pays. On a fait sortir tout le monde. Carmen Diaz est passée, m'a regardée une seconde de cette façon illisible qu'elle a, m'a dit on parlera, et elle est ressortie emporter le match que je n'ai pas fini de jouer. On a gagné. Un-zéro. Quarts de finale. Sans moi.
Je n'ai pas dit le mot.
Sur la pelouse, à cinq mètres du médecin, j'ai ouvert la bouche et il n'est rien sorti. Ni la feinte ni la vérité. Le silence. Pour la première fois de ma vie j'ai laissé mon corps parler à ma place, et mon corps n'a rien dit, il est resté là, cassé, honnête, à la vue de tous — et Sami a compris que je lui rendais son offrande. Que je ne voulais plus mentir avec lui. Que je ne savais juste plus quoi vouloir.
Maintenant il est dehors, derrière la porte, parce qu'un kiné n'a pas le droit d'être seul dans une pièce avec la joueuse que personne ne sait qu'il aime. Et le médecin a fini de palper, et il a fait l'IRM avec la machine du stade, et il revient avec son écran et son visage de croque-mort poli.
— Rupture complète. Re-rupture, plutôt. (Il me regarde par-dessus l'écran.) Mademoiselle Castel. Ce ligament n'a pas lâché aujourd'hui. Il n'a jamais tenu. Il y a des cicatrices là-dedans qui ont des mois. Vous jouez sur cette articulation depuis le début du tournoi.
Ce n'est pas une question. Je ne réponds pas. On ne baisse jamais les yeux ; je fixe le néon.
— Je dois le signaler à la sélection, il dit. Vous le savez. Et je dois vous dire une chose, une seule, parce que c'est mon métier et que personne avant moi n'a eu le cran ou l'occasion de vous la dire clairement.
Il s'assoit. Il pose l'écran.
— Si on opère maintenant, proprement, et que vous faites la rééducation comme il faut, vous remarcherez normale. Vous courrez. Vous aurez une vie. Pas le foot de haut niveau, jamais plus, ça c'est terminé, c'était terminé avant ce soir. Mais une vie, un genou, des escaliers que vous montez sans poser la main sur la rampe.
Il laisse un silence.
— Ou.
— Ou, il dit.
Et il me dit le ou. Il me dit qu'il existe une infiltration, une saloperie qu'il désapprouve, qui anesthésie l'articulation et la stabilise artificiellement pour une durée courte, très courte, juste assez. Que strappée à mort, infiltrée, avec une orthèse cachée sous le bas, je pourrais — peut-être — tenir un match. Un seul. Le quart. Peut-être la suite si le tirage est clément et le miracle complet. Mais que le ligament, lui, ne se recoudra plus jamais. Que ce que je détruirais en jouant là-dessus, je le détruirais pour de bon. Le cartilage. L'os. La vie d'après. Les escaliers. Tout.
— Jouer la Coupe du monde, il résume, et finir à trente ans avec le genou d'une femme de quatre-vingts. Ou s'arrêter ce soir et garder une jambe. Ce n'est pas un choix médical. Médicalement il n'y a pas de choix. C'est vous qui devez vivre avec, après. Pas moi.
Il se lève. Il dit qu'il revient avec Carmen Diaz et le staff dans dix minutes, qu'il faut une décision, que de toute façon ce ne sera peut-être pas la mienne, que la Fédé a des règles. Il sort.
Et c'est mon père qui entre.
Je ne sais pas comment il est là. Plus tard je comprendrai — un vol pris dans la panique à la mi-temps quand il m'a vue protéger mon gauche à l'écran, lui, l'homme qui lit les corps comme Sami, l'homme qui m'avait demandé tu me le dirais, si ça allait pas, et à qui j'avais répondu il va très bien, papa, mieux que jamais. Il a vu. À la télé. De son salon. Il a vu son propre genou de vingt-deux ans céder dans la jambe de sa fille, le même soir, le même bruit, l'histoire qui bégaie exactement là où il avait juré qu'elle ne bégaierait pas.
Il entre en boitant. Il s'arrête. Il regarde l'écran que le médecin a laissé, ce blanc et ce noir qu'il sait lire, lui, parce qu'il a passé trente ans à regarder les images du sien.
Et mon père, qui ne pleure jamais, qui m'a appris qu'un joueur qui baisse les yeux a déjà perdu le duel, mon père baisse les yeux.
— Depuis quand, il dit.
— Quatorze mois.
— Depuis le début. (Sa voix est blanche.) Tous les soirs. Vingt et une heures. Tu massais ton genou dans le noir et tu me disais mieux que jamais.
— Oui.
Il s'assoit sur le tabouret du médecin, lourdement, sa mauvaise jambe tendue devant lui comme toujours, et pendant une seconde je vois les deux genoux dans la pièce, le sien et le mien, la première rupture et la seconde, le rêve et sa prolongation, et je comprends que je n'ai jamais joué pour moi. J'ai joué le match qu'il a perdu un soir de novembre. J'ai porté sa dette quatorze mois sur une articulation qui mentait, pour ne pas le tuer, et ce soir je l'ai tué quand même, autrement, mieux.
— Romy, il dit. Et il relève les yeux, et ils sont rouges, et il dit la chose que je n'attendais pas, la chose qui fait tout basculer. Arrête-toi.
— Quoi.
— Arrête-toi. Ce soir. Garde ta jambe. (Il prend ma main, lui qui ne prend jamais rien.) J'ai passé ma vie à regretter de m'être arrêté. J'ai fait de toi ce regret. Je me suis trompé sur toute la ligne. Arrête-toi, ma fille, et deviens pas — (sa voix se casse sur le mot, voilà, le même que l'autre soir) — deviens pas moi.
Et voilà le piège refermé. Voilà ce que personne n'avait prévu, ni Sami, ni moi, ni quatorze mois de mensonge soigneux. Parce que si je m'arrête, je sauve mon corps, je perds tout, et je deviens exactement lui — un Castel au genou brisé à vingt ans qui regardera le Mondial à la télé le reste de sa vie. Et si je joue, je détruis ma jambe pour toujours, mais je vis le rêve qu'il a perdu, et je ne deviens pas lui.
S'arrêter pour ne pas devenir mon père, c'est devenir mon père. Jouer pour ne pas devenir mon père, c'est me détruire comme lui.
Il n'y a pas de sortie. C'est une dérobade qu'aucune feinte ne sauve.
La porte s'ouvre. Carmen Diaz. Le médecin. Et derrière eux, dans le couloir blanc, une seconde avant que la porte se referme, je le vois — Sami, contre le mur, les mains vides pour la première fois, qui me regarde. Et je sais ce que ce regard veut dire. Je sais qu'on lui a posé la question dans le couloir, à lui, le kiné, vous saviez, vous, depuis quand — et je sais qu'il a un serment d'un côté, le joueur qu'il a renvoyé trop tôt autrefois et qu'il s'était juré, plus jamais, et de l'autre côté moi, et qu'on ne peut pas tenir les deux.
Carmen Diaz pose ses mains sur la table. Elle me regarde de sa façon illisible. Et elle dit :
— On joue le quart dans cinq jours. J'ai besoin d'une réponse de toi, Castel. Maintenant. Et j'ai besoin d'une réponse de lui. (Elle ne tourne pas la tête vers la porte. Elle n'en a pas besoin. Elle sait.) Parce qu'il y a une chose qu'on m'a dite ce soir sur toi et ton kiné, et si c'est vrai, ce n'est pas seulement ta jambe qui rentre à la maison demain.
Wassila, je pense. Wassila qui criait sur la touche. Wassila qui savait pour le genou. Wassila qui, peut-être, savait pour le reste.
Mon père regarde Carmen Diaz. Puis il me regarde, moi. Puis, lentement, comprenant, il tourne la tête vers la porte fermée derrière laquelle se tient l'homme aux mains qui ne se trompent jamais.
Et dans ce silence de carrelage blanc, à un quart de finale de Coupe du monde, avec une jambe à sacrifier, un père à tuer ou à devenir, et un secret de trop dans la pièce, je comprends que ce soir je ne vais pas perdre une chose.
Je vais devoir choisir laquelle.
Fin de la Partie I.
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