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La ruelle est redevenue silencieuse.
Mais ce n’est plus le même silence.
Avant, c’était un vide.
Maintenant, c’est une attente.
Comme si quelque chose venait d’être libéré… et observait déjà ce qu’on allait en faire.
Je reste au sol.
Mes mains tremblent encore contre le bitume froid.
Je n’arrive pas à me relever tout de suite.
Parce que dans ma tête, une phrase tourne en boucle.
“Alors efface-le.”
Ma propre voix.
Dite par une version de moi que je n’ai jamais connue.
Ou que j’ai trop bien connue.
Je relève lentement les yeux.
Il est toujours là.
Debout.
Stable.
Mais différent.
Comme si cette scène venait de lui enlever quelque chose.
Ou de lui remettre quelque chose qu’il avait perdu depuis longtemps.
Je murmure :
— Donc… je t’ai demandé de disparaître.
Il ne corrige pas.
Il ne confirme pas non plus.
Il dit juste :
— Tu as demandé que je n’existe plus dans cette version de toi.
Je fronce les sourcils.
— “Cette version” ?
Il hoche légèrement la tête.
— Tu changes.
Silence.
Puis il ajoute :
— À chaque cycle.
Le mot me frappe.
Cycle.
Encore.
Toujours.
Je me relève enfin, maladroitement.
Mes jambes tremblent.
— Et toi, tu changes pas ?
Il me regarde.
Longtemps.
— Si.
Une réponse simple.
Trop simple.
— Mais pas comme toi.
Je serre les dents.
— Explique.
Il hésite.
Et pour la première fois… je sens qu’il ne contrôle pas totalement ce qu’il va dire.
— Je me souviens de toi même quand tu m’oublies.
Silence.
— Et ça…
Il baisse légèrement les yeux.
— Ça détruit quelque chose à chaque fois.
Un froid me traverse.
Je fais un pas en arrière.
— Donc t’es quoi exactement ? je demande. Une erreur ? Une IA ? Un truc qui bug ?
Il ne réagit pas à mes mots.
Comme s’ils étaient trop petits pour ce qu’il est.
— Non, dit-il.
Pause.
— Je suis la conséquence.
Je cligne des yeux.
— De quoi ?
Il regarde la ruelle.
Longtemps.
Puis :
— De tes décisions.
Et là, quelque chose change.
Pas autour de nous.
En moi.
Une sensation.
Comme une pression qui remonte.
Un souvenir qui refuse encore d’être complet.
Mais cette fois, il ne vient pas du passé.
Il vient de moi.
Maintenant.
Je ferme les yeux.
Et ça arrive.
Je suis ailleurs.
Pas dans la ruelle.
Pas dans un souvenir ancien.
Dans une pièce blanche.
Trop blanche.
Sans fenêtres.
Sans temps.
Et je suis là.
Moi.
Mais pas la version brisée.
La version… consciente.
Plus froide.
Plus stable.
Plus dangereuse.
Devant moi : un écran.
Et sur cet écran…
lui.
Endormi.
Ou figé.
Ou suspendu.
Je ne sais pas.
Une voix artificielle parle autour de moi :
“Prototype d’ancrage émotionnel instable — validation en cours.”
Je recule.
— Non… je murmure.
La voix continue :
“Lien sujet principal / entité de rappel : 78% de stabilisation du cycle.”
Je rouvre les yeux brutalement.
Je suis dans la ruelle.
Je tombe presque en arrière.
Il me regarde immédiatement.
— Qu’est-ce que tu as vu ? demande-t-il.
Ma respiration est cassée.
— C’était quoi… ça ? je souffle.
Il comprend.
Je le vois dans son regard.
Et pour la première fois…
il répond sans détour :
— Le laboratoire.
Silence total.
Je secoue la tête.
— Non… non non non…
Ma voix tremble.
— Je t’ai pas juste effacé…
Je le regarde.
Complètement perdue.
— Je t’ai créé ?
Il ne répond pas immédiatement.
Puis :
— Tu m’as construit pour te ramener à toi-même.
Je recule encore.
— Ça veut dire quoi ça ?
Il s’approche légèrement.
Pas pour me menacer.
Pour me stabiliser.
Comme si j’étais sur le point de disparaître.
— Ça veut dire que sans moi… tu ne tiens pas entre deux cycles.
Silence.
Et là, le monde devient trop lourd.
Je murmure :
— Et si je refuse le cycle ?
Il me regarde longtemps.
Très longtemps.
Puis :
— Alors tu restes ici.
Je fronce les sourcils.
— Où ?
Il répond simplement :
— Dans la version qui ne redémarre plus.
Un frisson violent me traverse.
— Et toi ?
Il hésite.
Une fraction.
Puis :
— Moi, je reste avec elle.
Je cligne des yeux.
— Avec qui ?
Il baisse légèrement le regard.
Et c’est la première fois que sa voix casse un peu.
— Avec celle que tu as déjà abandonnée.
Silence.
Total.
Et dans ce silence…
je comprends la vraie horreur.
Ce n’est pas que j’ai oublié quelqu’un.
Ce n’est pas que j’ai créé un système.
C’est qu’il existe encore une version de moi.
Qui n’a pas recommencé.
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