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La phrase reste suspendue dans l’air.
“Alors tu devras vivre avec la version de toi qui a réussi.”
Elle ne bouge pas.
Moi non plus.
Lui, entre nous deux, ne prend pas parti.
C’est ça qui me terrifie le plus.
Parce que pour la première fois…
je ne sais plus lequel des deux mondes est le plus réel.
Je regarde “elle”.
Moi.
Stable.
Complète.
Trop complète.
Et je sens quelque chose de profondément dérangeant : elle ne me juge pas.
Elle me… comprend.
Comme on comprend quelqu’un qu’on a déjà été forcé d’abandonner.
— Qu’est-ce que j’ai fait ? je demande enfin.
Ma voix tremble moins qu’avant.
Mais à l’intérieur, tout s’effondre lentement.
Elle me fixe.
Longtemps.
Puis :
— Tu as voulu sauver ce qui ne pouvait pas être gardé.
Silence.
Je serre les poings.
— Parle clairement.
Elle incline légèrement la tête.
— Tu veux la version courte ou la vérité ?
Je ris nerveusement.
— On est déjà trop loin pour les versions courtes.
Elle hoche la tête.
Comme si elle attendait exactement cette réponse.
Elle avance d’un pas.
— Tu as créé un système pour revenir à un moment précis.
Pause.
— Un moment où tu pouvais encore choisir.
Je fronce les sourcils.
— Choisir quoi ?
Elle me regarde droit dans les yeux.
Et là…
sa voix devient plus basse.
Plus lourde.
— Lui.
Je me retourne instinctivement.
Il est toujours là.
Mais cette fois…
il ne me regarde pas.
Il regarde elle.
Comme s’il attendait quelque chose d’elle, pas de moi.
Je murmure :
— C’est lui le problème ?
Elle secoue doucement la tête.
— Non.
Pause.
— Le problème, c’est ce que tu as fait après l’avoir perdu.
Un frisson me traverse.
— Je l’ai perdu comment ?
Silence.
Elle hésite.
Très légèrement.
Puis :
— Tu as choisi de le supprimer d’un monde où il ne survivait plus.
Je recule d’un pas.
— Arrête de dire ça comme si c’était simple.
Elle ne bouge pas.
— Ce n’était pas simple.
Pause.
— C’était nécessaire.
Le mot me frappe plus fort que prévu.
Nécessaire.
Je serre les dents.
— Et lui ? je demande. C’est quoi ? Une erreur ? Une copie ? Une punition ?
Elle tourne légèrement la tête vers lui.
Puis revient à moi.
— Il est la partie de toi qui n’a pas accepté la suppression.
Silence.
Je sens ma gorge se serrer.
— Donc il n’est pas réel ?
Elle répond immédiatement :
— Il est plus réel que toi ici.
Je cligne des yeux.
— Ça veut dire quoi ?
Elle inspire doucement.
— Ça veut dire que toi ici… tu es déjà un compromis.
Silence total.
Même la pièce semble s’arrêter.
Je me tourne vers lui.
— Dis quelque chose.
Il me regarde enfin.
Et pour la première fois…
sa voix n’est pas calme.
Elle est fatiguée.
— Tu veux savoir la vérité ?
Je hoche la tête.
Même si j’ai peur de la réponse.
Il avance d’un pas.
Puis :
— Tu ne m’as pas “effacé”.
Pause.
— Tu m’as fragmenté.
Je fronce les sourcils.
— Fragmenté ?
Il continue :
— Tu as divisé ce qui existait en plusieurs versions de toi pour pouvoir survivre à ta décision.
Silence.
Mon cerveau refuse.
— Non… je murmure. Non, je ferais pas ça.
Elle, l’autre moi, répond immédiatement :
— Si.
Je la fixe.
— Tu te souviens du prix ? ajoute-t-elle.
Je déglutis.
— Quel prix ?
Elle baisse légèrement les yeux.
— L’intégrité.
Je sens quelque chose céder.
Très doucement.
Très profondément.
Et là…
une image revient.
Pas un souvenir complet.
Une sensation.
Moi.
Devant un écran.
Encore moi.
En train de dire une phrase.
Une seule.
Mais impossible à entendre clairement.
Je serre les tempes.
— Arrête… je souffle.
Mais ça continue.
Une voix artificielle dans ma tête :
“Stabilisation du sujet possible uniquement par fragmentation identitaire.”
Je recule violemment.
— NON.
Je respire vite.
Trop vite.
Je regarde lui.
Puis elle.
Puis le sol.
— Vous êtes en train de me dire que… je me suis séparée en morceaux ?
Silence.
Elle répond doucement :
— Tu t’es divisée pour ne pas disparaître entièrement.
Je ferme les yeux.
Longtemps.
Quand je les rouvre…
je comprends quelque chose de pire que tout le reste.
Je ne suis pas une personne complète.
Je suis une tentative de continuité.
Je murmure :
— Et si je refuse d’être ça ?
Ils échangent un regard.
Court.
Presque silencieux.
Il répond :
— Alors tout s’arrête.
Pause.
— Et il n’y aura plus de version de toi pour le relancer.
Silence.
Long.
Lourd.
Définitif.
Et pour la première fois…
je comprends que ce choix n’est pas entre deux vies.
C’est entre exister fragmentée…
ou disparaître entière.
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