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Ne me fuis pas

CHAPITRE 4 — Les traces qui restent

4 min read

A

Je n’ai pas ramassé le téléphone tout de suite.

Je suis restée figée.

Debout, au milieu du trottoir, comme si mon corps avait oublié comment fonctionner correctement.

Les passants continuaient à marcher autour de moi.

Un flux normal.

Un monde normal.

Moi, au milieu, avec une fissure invisible dans la réalité.

Le téléphone vibrait encore au sol.

Une fois.

Puis plus rien.

Silence.

Je finis par m’accroupir lentement.

Mes doigts tremblent quand je le récupère.

L’écran est fissuré, mais il fonctionne encore.

Le message est toujours là.

“Tu te souviens maintenant ?”

Je bloque ma respiration.

— C’est pas réel… c’est pas réel…

Mais ma voix sonne creuse.

Comme si elle ne m’appartenait pas.

Je verrouille le téléphone.

Je le rallume.

Même message.

Je supprime la conversation.

Elle revient.

Je supprime encore.

Elle revient encore.

Mon cœur accélère.

Je jette le téléphone dans mon sac comme s’il pouvait me brûler.

Et je me mets à marcher vite.

Trop vite.

Je ne sais pas exactement ce que je cherche.

Peut-être une preuve inverse.

Quelque chose qui me prouve que tout ça n’existe pas.

Ou quelqu’un.

Quelqu’un qui me dirait : non, tu n’as pas été là-bas. Non, tu n’as pas vu cet homme. Non, tu n’as jamais eu cette marque.

Je traverse Paris sans vraiment la voir.

Les rues sont pleines, bruyantes, vivantes.

Mais tout semble… décalé.

Comme si je regardais un monde légèrement mal synchronisé avec le mien.

Je finis par m’arrêter devant un café.

Un endroit banal.

Trop banal pour être dangereux.

Je commande un café sans vraiment réfléchir.

Ma main tremble encore quand je tends la monnaie.

— Ça va ? me demande la serveuse.

Je sursaute.

Comme si la question était suspecte.

— Oui… oui, désolée.

Je m’éloigne avec le gobelet brûlant.

Et je m’assois à une table dehors.

Je fixe la rue.

Je cherche.

Sans savoir quoi.

Et puis je me souviens.

Léa.

Elle.

Si quelque chose a existé hier, elle devrait le savoir.

Elle répond toujours vite.

Toujours.

Je sors mon téléphone avec hésitation.

Je tape son prénom.

Conversation vide.

Vide totale.

Aucun message.

Aucune trace.

Je fronce les sourcils.

— Non… non, on parle tous les jours…

Je remonte dans mes contacts.

Elle est toujours là.

J’appuie.

Appel.

Une sonnerie.

Deux.

Trois.

Elle décroche.

— Allô ?

Sa voix.

Normale.

Stable.

Réelle.

Je souffle presque de soulagement.

— Léa… c’est moi.

Petit silence.

— Oui je sais… ça va ?

Je me crispe légèrement.

— Est-ce que… est-ce que tu te souviens d’hier soir ?

Silence.

Un peu plus long.

— Hier soir ? dit-elle lentement.

— Oui. Moi… dehors. La ruelle. Je…

Je m’interromps.

Même en le disant, ça sonne absurde.

— T’étais chez toi, non ? reprend-elle.

Je cligne des yeux.

— Non… j’étais dehors. On s’est parlé.

— Non.

Un mot.

Sec.

Simple.

Je me redresse.

— Comment ça “non” ?

— On ne s’est pas parlé hier. Et tu sors rarement le soir toute seule, tu détestes ça.

Mon sang se refroidit.

— Mais si, je t’ai appelée…

— Non.

Silence.

Puis elle ajoute, plus doucement :

— T’es sûre que ça va ?

Je ne réponds pas.

Parce que ma gorge s’est serrée trop fort.

Parce que quelque chose ne colle pas.

Encore.

Toujours.

Je raccroche sans dire au revoir.

Je reste assise.

Le café devient froid entre mes mains.

Et pour la première fois…

je commence à envisager quelque chose de pire que tout.

Pas que je mens.

Pas que j’imagine.

Mais que… quelqu’un a effacé.

Pas mes souvenirs.

Ma réalité.

Mon téléphone vibre encore.

Je sursaute violemment.

Un nouveau message.

Numéro inconnu.

Cette fois, ce n’est pas une phrase.

C’est une photo.

Je l’ouvre.

Et mon estomac se retourne immédiatement.

C’est moi.

Dans la rue.

Hier.

En train de courir.

Mais je ne suis pas seule.

Il est derrière moi.

Toujours.

Net.

Parfaitement net.

Comme s’il avait été là depuis le début.

Je fixe l’écran.

Longtemps.

Puis un deuxième message apparaît.

“Tu veux encore nier ?”

Je ferme les yeux.

Très fort.

Très longtemps.

Et quand je les rouvre…

la chaise en face de moi est occupée.

Vide une seconde plus tôt.

Occupée maintenant.

Il est là.

Calme.

Comme toujours.

Comme si rien n’avait jamais été étrange.

Il me regarde.

Et dit simplement :

— Tu as cherché.

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