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Angle Mort

Les Marges

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A

Sous la Concorde vivait une autre ville, et personne, en haut, n'admettait son existence.

On l'appelait les Marges. C'était là qu'échouaient les déclassés trop bas pour mériter un Indice, les Décrocheurs qui avaient fui la Trame, les enfants jamais déclarés, tous ceux que l'Arbitre avait cessé de compter. Pas de capteurs. Pas de nudges. Pas d'air filtré. Mais pas de réécriture non plus. Ici, ce qu'on était hier, on l'était encore aujourd'hui.

Tomas la guida à travers un dédale de coursives, d'anciens parkings reconvertis en marché, de tentes accrochées aux piliers d'autoroutes mortes. Des gens la dévisageaient. Certains, en la voyant, s'arrêtaient net — et Naé lut sur leurs visages la même chose que sur celui de Tomas : un choc, et par-dessous, quelque chose de plus dur. De la peur. De la colère.

« Pourquoi ils me regardent comme ça ? » murmura-t-elle.

« Parce que la dernière fois qu'ils t'ont vue », dit Tomas sans se retourner, « tu portais le gris des Ajusteurs. »

Naé s'arrêta. « J'étais déjà venue ici. En Ajusteuse. »

« Il y a deux mois. Avec une escouade de l'Office. » La mâchoire de Tomas était dure. « Tu cherchais une cellule de Décrocheurs. Tu en as trouvé une. Trois personnes réajustées sur place. Une morte. » Il la regarda enfin. « Tu ne te souviens de rien, et c'est ça, le plus cruel, Sève. Ils ne t'ont pas seulement effacée. Ils t'ont retournée contre les tiens, et ils ont fait en sorte que tu ne le saches même pas. »

La marée d'émotion remonta dans la gorge de Naé, et cette fois elle déborda. Elle ne pleura pas sur des gens qu'elle ne se rappelait pas avoir blessés. Elle pleura sur le vertige d'avoir un passé entier qui agissait à travers ses mains, un passé qui faisait du mal, et qu'elle ne pouvait ni revendiquer ni réparer parce qu'on le lui avait volé.

« Je ne suis pas elle », dit-elle. « Je ne suis pas cette femme en gris. Je ne suis pas non plus ta Sève. Je ne sais pas qui je suis. »

Tomas la considéra longuement. Puis sa colère, à défaut de partir, se fit plus douce.

« Ça », dit-il, « c'est la première vraie chose que tu dis depuis un an. » Il lui tendit la main. « Viens. Il y a quelqu'un qui doit te voir. Et après, tu décideras toi-même qui tu n'es pas. »


Ils s'enfoncèrent jusqu'à une salle ronde, ancienne station technique, où une dizaine de personnes se turent à leur entrée.

Au centre, une femme. La cinquantaine, le crâne rasé couvert de cicatrices fines — des cicatrices que Naé reconnut avec un frisson, car c'étaient celles qu'on porte quand on s'est fait arracher une Trame sans anesthésie. La femme la fixa sans un mot, longtemps, et dans ce silence Naé sentit qu'on la jugeait à un tribunal dont elle ignorait les charges.

« Alors c'est vrai », dit enfin la femme. « Elle est vivante. Et elle revient en pleurant qu'elle ne se souvient pas. » Sa voix ne tremblait pas. « Pratique. »

« Sora », dit Tomas, en garde. « Ils l'ont réajustée. Tu le sais. »

« Je sais surtout », dit Sora, « que la dernière personne à avoir vu cette femme libre, c'était moi, dans une cave, le soir où elle a donné nos noms à l'Office. » Elle se leva, et la salle entière retint son souffle. « Tu veux savoir qui tu étais, Sève ? Tu étais notre meilleure infiltrée. Et tu es devenue notre pire trahison. Maintenant, on va découvrir, toi et moi, laquelle des deux est revenue. »

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