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Angle Mort

Ce qui reste

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A

La Concorde ne s'effondra pas. C'était plus compliqué que cela, et plus vrai.

Dans les semaines qui suivirent, la ville devint deux villes superposées, et apprit douloureusement à le supporter. Ceux qui avaient gardé la Trame continuaient de vivre dans l'Harmonie, guidés, calmes, concordants — mais désormais ils savaient, et savoir change tout, même quand on choisit de ne rien changer. Ceux qui avaient coupé découvraient la liberté pour ce qu'elle est vraiment : non pas un soulagement, mais un travail. Le retour du manque. Le retour du conflit. Le retour, aussi, de la joie qu'on n'a pas calculée pour vous.

Il y eut du désordre. Des erreurs. Quelques drames — Sered n'avait pas tout à fait menti sur le risque. Mais il n'y eut pas le chaos qu'il avait promis, parce que les gens, quand on leur fait confiance, sont parfois à la hauteur de la confiance. Pas toujours. Parfois. Et ce « parfois » était exactement la variable que l'Arbitre n'avait jamais su intégrer, parce qu'elle ne se calcule pas : elle se choisit.


On retrouva Kassel.

Le transport qui l'emportait vers le Réajustement avait été immobilisé par l'éveil — son Ajusteur, en pleine procédure, avait reçu la vérité et lâché la commande, sa propre conscience soudain plus lourde que sa fonction. Kassel se réveilla sur une table blanche à demi configurée, la mémoire intacte, sa sœur penchée sur lui. Cette fois, on ne le lui reprit pas.

« Tu t'es souvenu de moi », dit-il à Sora, encore groggy.

« Pour de vrai », répondit-elle, et elle rit et pleura en même temps, ce qu'aucune Trame n'aurait jamais autorisé.

Quant à Sered, on ne l'exécuta pas. Naé refusa. « Si on le réajuste ou si on le tue, on devient lui », dit-elle. On le laissa libre — libre, et c'était peut-être la pire peine pour un homme qui avait passé sa vie à craindre la liberté. On le vit, dans les mois suivants, errer dans la ville à deux visages qu'il avait bâtie et qui lui échappait, regardant les gens choisir, encore et encore, et ne jamais lui redemander tout à fait la laisse qu'il avait été certain qu'ils réclameraient. Sa certitude était sa cage. La liberté des autres était sa prison.


Maï retrouva son homme. Elle lui rendit la question, comme elle l'avait juré. Il était de ceux qui avaient gardé la Trame — mais quand elle se présenta, et qu'il reçut, déposé en lui, le souvenir qu'on lui avait volé, il la regarda, et son visage, pour la première fois en huit mois, la vit. Ce qu'ils décidèrent ensuite, de recommencer ou non, fut leur affaire. Le point n'avait jamais été qu'ils restent ensemble. Le point était qu'il sache, et qu'il choisisse.

Naé comprit, en regardant Maï s'éloigner au bras d'un homme qui avait choisi de se souvenir, que c'était cela, la victoire. Pas un monde meilleur — un monde responsable. Pas la fin du malheur — le retour du droit au sien.

Elle pensa à Tomas, dont le nom était maintenant gravé sur le mur du Fond, sous son vrai nom, parmi les fantômes qu'on cessait enfin de cacher. Elle pensa à Sève, l'infiltratrice morte sur une table, dont la dernière mission s'était achevée par ses mains à elle. Et elle se demanda, pour la première fois sans angoisse, qui elle était maintenant que tout était fini.

Ni Sève. Ni l'Ajusteuse. Quelqu'un qui avait choisi, à neuf, dans le silence d'un crâne enfin libre.

« Naé », dit-elle à voix haute, dans la salle vide, juste pour s'entendre le choisir. « Je m'appelle Naé. Et je me souviens. »

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