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Ne lis pas après minuit

La Chambre 7

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A

On m'avait prévenu, le premier soir, avec le sérieux qu'on met à transmettre une consigne de sécurité.

« Tu peux donner n'importe quelle chambre, m'avait dit Verlaine, le veilleur que je remplaçais. Sauf la 7. La 7 ne se loue pas. Si quelqu'un te la demande, elle est complète. Toujours complète. Tu notes ? »

J'avais noté. On note tout, quand on débute. L'Hôtel du Pas-Sage — oui, ça s'écrivait comme ça, avec le tiret, une vieille blague de propriétaire mort depuis longtemps — comptait quarante chambres réparties sur quatre étages, un ascenseur qui grinçait comme une porte de grange, et un registre en cuir si ancien que les premières pages étaient écrites à la plume. Mon travail consistait à tenir la réception de vingt-trois heures à sept heures, à encaisser les arrivées tardives, et à ne pas m'endormir.

« Pourquoi la 7 ? » avais-je demandé.

Verlaine avait haussé les épaules en enfilant son manteau, déjà parti en esprit. « Humidité. Plancher pourri. Le patron veut pas payer les travaux, alors on la ferme. » Il avait marqué un temps sur le pas de la porte. « Et tu la comptes pas dans le registre. Tu sautes. Six, huit. Comme si elle existait pas. »

Puis il était sorti dans la nuit de novembre, et je ne l'ai jamais revu. À l'époque, je n'y avais pas vu de signe.


Les premières semaines furent d'un ennui réparateur. Des représentants de commerce fatigués, des couples sans bagages qui payaient en liquide, une grand-mère qui ratait son train deux fois par mois et connaissait mon prénom mieux que moi. J'apprenais le rythme de la maison : à quelle heure les tuyaux chantaient, quel palier sentait le tabac froid, comment l'ascenseur, parfois, descendait tout seul au rez-de-chaussée et ouvrait ses portes sur personne.

« Il fait ça », m'avait dit la femme de ménage, madame Roux, sans lever les yeux de son seau. « Il s'ennuie. »

J'avais ri. Elle non.

Et puis il y avait le couloir du premier. La 6 et la 8 se faisaient face, séparées par un mur nu où n'aurait dû figurer aucune porte — et où il y en avait une. Numérotée 7, en chiffres de laiton ternis. Fermée à clé. Le bois en était plus sombre que les autres, comme gorgé d'eau, et quand on passait devant, l'air y était toujours de quelques degrés plus froid, au point qu'en hiver on y voyait sa propre haleine sur un seul mètre de couloir, puis plus rien.

Humidité, plancher pourri. Je me répétais l'explication de Verlaine comme une prière, et ça marchait, tant que je n'écoutais pas trop.

Parce que la nuit, quand l'hôtel dormait, on entendait quelqu'un marcher dans la 7.


Pas tous les soirs. Mais assez pour que je cesse de me dire que c'étaient les tuyaux. Un pas lent, régulier, qui allait d'un mur à l'autre — six pas, demi-tour, six pas — comme un homme qui mesure une cellule. Toujours entre trois et quatre heures du matin, cette tranche morte où le corps a oublié la veille et n'attend plus le jour.

Une nuit, n'y tenant plus, j'étais monté. J'avais collé mon oreille au bois froid de la porte. Les pas s'étaient arrêtés. Net. De l'autre côté, à la hauteur exacte de mon oreille, quelque chose s'était arrêté aussi, et avait écouté écouter.

Je n'avais plus jamais collé mon oreille à cette porte.


Il s'appelait — il dit qu'il s'appelait — Sorel. Il arriva un soir de tempête, sans valise, l'eau dégoulinant d'un manteau qui n'était pas de saison, et posa ses deux mains à plat sur le comptoir comme un homme qui rentre enfin chez lui.

« La sept », dit-il. Pas une question.

« Je suis désolé, monsieur, la chambre 7 n'est pas disponible. Elle est en travaux. J'ai une très belle 8, juste en face, même— »

« La sept », répéta-t-il, et il sourit, et son sourire me donna froid jusque dans les dents. « C'est la mienne. J'y ai laissé quelque chose. Je viens le reprendre. »

Je regardai le registre, par réflexe, par lâcheté. Six. Huit. Le vide entre les deux où nous n'écrivions jamais rien.

« Il n'y a pas de chambre 7 dans nos livres, monsieur. »

« Je sais », dit-il doucement. « C'est moi qui ai demandé qu'on l'efface. » Il se pencha, et l'eau de son manteau goutta sur le cuir du registre, et là où les gouttes tombaient, l'encre des autres noms se mettait à pâlir. « On croit qu'effacer une chose la fait disparaître. C'est le contraire, jeune homme. Effacer une chose, c'est juste cesser de la surveiller. »

Il leva la main. Une clé y pendait — vieille, lourde, du même laiton terni que les chiffres sur la porte. Ma clé. Celle du tableau, derrière moi, accrochée au crochet numéro 7 que je n'avais jamais osé toucher. Sauf qu'elle était dans sa main, et que le crochet, quand je me retournai, était vide, et se balançait encore.

« Monte avec moi », dit Sorel. « J'ai besoin d'un témoin. Ça veut toujours un témoin, ces choses-là. Quelqu'un qui voit, pour que ce soit arrivé. »


Je ne sais pas pourquoi je l'ai suivi. Si — je le sais. Parce que sous la peur, il y avait une question, et que cette question vivait dans l'hôtel depuis mon premier soir, et qu'un homme me proposait enfin d'y répondre. C'est ça, le vrai appât. Pas la promesse. La curiosité.

L'escalier. Le couloir du premier. Notre haleine devant nous, puis l'air glacé devant la porte 7. Sorel introduisit la clé. Elle tourna sans bruit, comme dans du beurre, comme si la serrure l'avait attendue.

« Ce qu'il faut comprendre », dit-il en poussant le battant, « c'est qu'un hôtel ne crée pas le temps. Il le loue. Et tout ce qui se loue revient. »

La chambre 7 n'était pas en travaux. La chambre 7 était pleine.

Pas de meubles — ou si peu : un lit, une chaise, une fenêtre aux volets clos sur une nuit qui n'était pas notre nuit. Mais l'espace était plein de gens. Debout, immobiles, serrés les uns contre les autres comme des manteaux dans une penderie trop petite. Des dizaines. Tous tournés vers la porte. Tous nous regardant entrer avec le même visage patient, le visage de ceux qui attendent depuis si longtemps qu'ils ont oublié quoi.

Un représentant de commerce en costume des années cinquante. Une mariée. Un enfant. Une grand-mère qui ratait son train. Verlaine, le veilleur que j'avais remplacé, encore en manteau, la main levée comme s'il venait de me dire au revoir.

« Les nuits qu'on saute », dit Sorel à côté de moi, et sa voix était presque tendre. « Le six, le huit, et rien entre les deux. Il faut bien que ce rien aille quelque part. Vous écrivez les gens dans le registre quand ils arrivent. Mais ceux que vous ne comptez pas — ceux qui arrivent une nuit qui n'existe pas — ils n'ont nulle part où repartir. Alors ils montent ici. Et ils attendent qu'un veilleur les compte enfin. »

Je voulus reculer. La porte, derrière moi, était déjà fermée. Je ne l'avais pas entendue.

« Tu te demandes depuis des mois pourquoi on marche dans cette chambre la nuit », dit Sorel, et il n'y avait plus aucune eau sur son manteau, il était parfaitement sec, il l'avait toujours été. « C'est eux. Six pas, demi-tour, six pas. Ils mesurent. Ils comptent l'espace qu'on leur a refusé. » Il me regarda, et pour la première fois je vis que ses yeux n'avaient pas de blanc, juste deux puits de ce noir mouillé qui suintait du bois de la porte. « Maintenant ils sont un de plus, et la chambre est pleine. Il faut faire de la place. »

« Pour qui ? » demandai-je, et ma voix sortit comme celle d'un enfant.

Sorel ne répondit pas. Il n'eut pas besoin. Verlaine, doucement, baissa la main qu'il tenait levée depuis tout ce temps — son geste d'au revoir enfin terminé — et fit un pas de côté.

Libérant, dans la penderie pleine, exactement la place d'un homme.


On me cherche, paraît-il. Le nouveau veilleur de nuit, celui qui a pris ma suite, a trouvé la réception vide et le registre ouvert. Six. Huit. Et entre les deux, dans une encre encore fraîche que personne ne se souvient d'avoir écrite, un nom qui est le mien, et une seule consigne, de ma main, à l'intention de celui qui lira.

Tu peux donner n'importe quelle chambre. Sauf la 7. Si quelqu'un te la demande, elle est complète. Toujours complète. Et surtout — surtout — ne monte jamais compter combien nous sommes.
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