Novirae
ConnexionCréer un compte
Novirae
GuidesBlogAboutHelpContactPrivacyTerms
Ne lis pas après minuit

Le Dernier Chapitre

8 min read

A

L'application s'appelait Marg’, et elle me connaissait mieux que mes amis.

Ce n'était pas une formule. C'était un argument marketing, et il était vrai, ce qui aurait dû m'alerter. Marg’ — pour « marge-page », le petit espace où l'on griffonne ce qu'un livre nous fait — était une appli de lecture comme il en sortait dix par an : on y notait ses livres, on suivait des amis, on recevait des recommandations. Sauf que les recommandations de Marg’ étaient effrayantes de justesse. Pas « les lecteurs de ce livre ont aussi aimé ». Non. Marg’ vous tendait, un mardi soir de pluie où vous ne saviez pas vous-même ce qui vous manquait, le seul livre capable de combler ce manque que vous n'aviez pas su nommer.

« Elle te lit, toi, pas tes lectures », disait la pub. Et on riait, et on trouvait ça malin, et on continuait de noter nos livres, nos humeurs, l'heure à laquelle on les lisait, ce qu'on soulignait. On la nourrissait. C'est toujours comme ça que ça commence : on croit consommer une chose, et c'est elle qui dîne.


La recommandation arriva un soir de janvier, à 23 h 47. Je m'en souviens parce que Marg’ horodatait tout, et parce que ce qui suivit me fit relire cette heure cent fois.

Pour toi, ce soir : « Le Dernier Chapitre ».

Pas de couverture. Pas d'auteur. Pas de note. Juste le titre, et sous le titre, le résumé — et c'est le résumé qui me décrocha la mâchoire.

Thomas Régent, trente-quatre ans, vit seul au quatrième étage d'un immeuble de la rue des Capucines. Ce soir, il lit dans son lit, lampe de chevet allumée, une tasse de thé refroidie sur la table de nuit. Il ne le sait pas encore, mais c'est la dernière histoire qu'il lira.

Je m'appelle Thomas Régent. J'ai trente-quatre ans. Je vis seul au quatrième étage d'un immeuble de la rue des Capucines. J'étais dans mon lit, lampe de chevet allumée, et sur ma table de nuit, une tasse de thé refroidissait.

Mon premier réflexe fut rationnel, parce que la panique attend toujours qu'on ait épuisé le rationnel avant de prendre la parole. Une appli moderne sait tout : ma géoloc, mon âge déclaré, l'heure de mes sessions de lecture, le capteur de luminosité qui devine ma lampe allumée. Un algorithme de génération de texte peut assembler ces données en une phrase troublante. C'était une fonctionnalité. Une trouvaille marketing un peu trop douée. Glaçante, mais explicable.

Je me l'expliquai donc. Et, parce que j'étais ce genre d'homme — celui qui ouvre la porte sur laquelle on a écrit "n'ouvrez pas", juste pour prouver qu'on est raisonnable —, je touchai le titre.

Le livre s'ouvrit.


Il y avait des chapitres. Beaucoup. Le premier s'intitulait « Rue des Capucines, 23 h 51 ». L'heure qu'affichait, à cet instant, le coin de mon écran.

Je lus.

C'était moi. Pas un personnage qui me ressemblait : moi. Le chapitre racontait un homme dans son lit en train de lire sur son téléphone une histoire dont il était le héros, et de se l'expliquer rationnellement, et de toucher le titre malgré l'avertissement, parce qu'il était « ce genre d'homme — celui qui ouvre la porte sur laquelle on a écrit n'ouvrez pas ». Mot pour mot la pensée que je venais d'avoir. Le texte avait une longueur d'avance sur moi, ou bien — l'idée me vint comme une eau froide — pas une longueur d'avance : aucune. Il s'écrivait à la vitesse exacte où je le vivais. Je lisais ma vie avec un décalage de zéro seconde.

Je posai le téléphone, écœuré, le cœur battant. Le chapitre, en bas, affichait une dernière ligne :

Il posa le téléphone, écœuré, le cœur battant.

J'éteignis l'écran. Le reflet noir me renvoya mon visage, et derrière mon visage, ma chambre, et dans ma chambre, rien que je ne connaisse. Je respirai. Un jeu. Un jeu cruel et brillant. Je rallumai, pour lui prouver — à qui ? à l'appli ? à moi ? — que je menais la danse, et je fis défiler les chapitres vers le bas, vite, plus vite, pour voir jusqu'où allait la blague.

Les titres défilaient. « Il fait défiler les chapitres. » « Il accélère. » « Il cherche la fin. »

Oui. Je cherchais la fin. On cherche toujours la fin ; c'est la seule question que pose un livre — comment ça se termine — et c'est la seule qu'on ne devrait jamais, jamais poser à un livre dont on est le héros.

J'arrivai au dernier chapitre. Il s'intitulait « Le Dernier Chapitre », comme le livre, et sous le titre, il n'y avait rien. Une page blanche. Un curseur qui clignotait, patient, à l'endroit où le texte allait venir.

Et en haut de la page blanche, une seule phrase, déjà écrite, qui m'attendait :

Ce chapitre s'écrit en ce moment. Il ne reste qu'à savoir comment Thomas y entre.

On frappa à ma porte.

À minuit passé. Rue des Capucines, quatrième étage, un homme qui vit seul et n'attend personne. Trois coups, lents, espacés, à la hauteur où l'on frappe quand on est grand.

Je regardai le téléphone. La page blanche n'était plus blanche. Une ligne y était apparue, fraîche, l'encre encore presque mouillée si le pixel pouvait être mouillé :

On frappa à sa porte. Thomas sut, avec la certitude calme qu'on a dans les rêves, qu'il ne fallait pas ouvrir.

Je sus, avec la certitude calme qu'on a dans les rêves, qu'il ne fallait pas ouvrir.

Mais comprenez bien — comprenez ce que c'est, de se lire. Le texte n'était pas un ordre. C'était une prédiction. Et il n'y a qu'une façon, une seule, de prouver qu'une prédiction a tort : faire le contraire de ce qu'elle annonce. Si le livre disait que je n'ouvrirais pas, alors ouvrir, c'était le prendre en défaut. Ouvrir, c'était reprendre la plume. Ouvrir, c'était être l'auteur et non le personnage.

Vous voyez le piège ? Il n'est pas dans la porte. Il est dans cette idée-là. Le livre m'avait écrit, dès la première ligne, comme « celui qui ouvre les portes sur lesquelles on a écrit n'ouvrez pas ». Mon orgueil de prouver que j'étais libre était la chose, précisément, qui était écrite. Ma rébellion était un chapitre. Il n'y avait pas de geste, pas un seul, que je puisse poser hors du texte — puisque le texte se contentait d'écrire ce que je faisais, à zéro seconde de décalage, et que tout, absolument tout ce que je ferais, y compris ne rien faire, y compris lancer le téléphone par la fenêtre, deviendrait sa phrase suivante.

Je restai assis sur mon lit, le téléphone dans la main, et pour la première fois de ma vie je compris qu'il existe une différence entre vivre une chose et la lire — et que cette différence, c'est tout ce que nous sommes, et qu'on me l'avait retirée.

On frappa de nouveau. Sur l'écran :

On frappa de nouveau. Thomas comprit qu'il ne lui restait qu'un seul geste qui ne fût pas déjà écrit.

Et la phrase s'arrêtait là. Le curseur clignotait après « écrit ». Pour la première fois, le livre ignorait la suite. Pour la première fois, il attendait — moi.

Un seul geste qui ne fût pas déjà écrit. Lequel ? J'ai cherché. Dieu sait que j'ai cherché, dans le temps minuscule que me laissaient les coups à la porte. Ouvrir : écrit. Ne pas ouvrir : écrit. Fuir, crier, prier, mourir de peur : tout cela, le livre savait l'écrire, l'avait écrit mille fois pour mille autres Thomas dans mille autres chambres, car je comprenais bien, maintenant, que je n'étais pas le premier à qui Marg’ avait recommandé, un soir de pluie, le seul livre dont il était le héros.

Le seul geste qui ne soit pas dans un livre, c'est celui qu'on ne raconte pas.


Alors j'ai arrêté de lire.

Pas éteint l'écran — ça, c'est un geste, ça s'écrit. J'ai fait l'autre chose, la seule. J'ai détourné les yeux de la page et je ne les y ai plus jamais ramenés. J'ai laissé le chapitre s'écrire dans le vide, sans lecteur, une histoire qui se raconte à personne et qui, faute de quelqu'un pour la lire, n'arrive pas — car une histoire que personne ne lit n'a pas encore eu lieu. C'est la seule magie que je connaisse. Vous êtes en train de l'exercer en ce moment même, sur moi.

Les coups, à la porte, ont fini par cesser. Ou peut-être continuent-ils, et je ne les écoute plus, ce qui revient au même : ce qu'on n'écoute pas n'arrive pas.

Je vis ainsi, désormais. Les yeux baissés. Je ne lis plus. Je n'ouvre plus Marg’, ni aucun livre, ni aucun écran où des mots pourraient me devancer. Je vous écris ceci — oui, je sais, quelle ironie — mais c'est la dernière fois, et je le fais sans me relire, d'un trait, pour que ça ne devienne pas une histoire que je raconte mais juste un avertissement que je laisse, comme on cloue une planche sur une porte.

Si Marg’ vous recommande un soir un livre sans couverture et sans auteur, dont le résumé vous ressemble trop —

ne le touchez pas. Ne cherchez pas à prouver que vous êtes libre. Votre liberté est le dernier chapitre, et il n'attend que vous pour s'écrire.

Et surtout, vous qui me lisez en cet instant : cessez. Posez ceci. Détournez les yeux maintenant, tant que ma fin n'est pas écrite.

Parce que tant que vous lisez,

on frappe encore à ma porte.

votes

Comments

Sign in to comment.

Previous
Next chapter