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Trempe

Le vrai dessein

9 min de lecture

A

Voss descend la dernière marche et la forge cesse de respirer.

Il n'a pas l'air pressé. Il n'a jamais l'air pressé. Maître Voss avance dans la chaleur comme le froid avance sous une porte, sans bruit, sans qu'on le voie venir, et quand on le sent c'est déjà partout. Il porte ses gants gris. Il porte ce visage que je connais depuis l'enfance, lisse comme un galet qu'on a tiré du fond d'une eau morte.

Je m'écarte d'Esven. Trop tard, et nous le savons tous les trois.

— Vous travaillez tard, dit Voss.

Sa voix ne reproche rien. C'est pire qu'un reproche. C'est un homme qui range une information dans un tiroir.

Esven se redresse. Le prince revient sur son visage comme on remet un masque qu'on n'a jamais ôté ; le menton, l'épaule, ce mépris poli qui ne coûte rien à ceux qui n'ont jamais eu froid. Mais moi j'ai vu ses mains, il y a un instant. J'ai vu la brûlure pâle à la base de son pouce. Je sais maintenant ce que ce masque recouvre, et savoir, c'est déjà trahir.

— Je ne savais pas que ma trempeuse avait besoin d'un chaperon, dit Esven.

— Toutes les trempeuses ont besoin d'un chaperon, Altesse. C'est pour cela qu'on les enchaîne.

Voss ne me regarde pas. Il regarde l'entrave à mon poignet, ce cercle de fer trempé dans une brûlure, et quelque chose passe sur sa bouche qui n'est pas un sourire mais qui en a la forme. Il s'approche de l'enclume. Il pose un gant gris sur le métal encore tiède.

— La Couronne te réclame, Nahir. Au matin. On a un ouvrage pour toi.

Mon ventre se ferme. Un ouvrage. C'est le mot qu'on emploie pour ne pas dire une vie. J'ai forgé des ouvrages toute mon enfance. J'ai vidé des inconnus de leurs printemps pour qu'une lame coupe mieux, et chaque fois on appelait ça un ouvrage, comme si le mot pouvait laver les mains.

— Quel souvenir, je demande.

— Tu le connaîtras quand il faudra le connaître.

— On ne trempe pas un souvenir qu'on ne connaît pas. Vous me l'avez appris.

— Non. — Il retire son gant, doigt après doigt. — On ne trempe jamais un souvenir qu'on n'est pas prête à perdre. Mais celui-là, Nahir, ce n'est pas le tien à perdre.

Et il tourne enfin les yeux vers Esven.

Le silence se fait long. La braise crève dans le foyer, un petit bruit rouge, et je comprends avant qu'il le dise. Je comprends avec le corps, comme on comprend une chute, l'estomac d'abord et la tête après.

— Non, je dis.

— Tu ne sais pas encore de quoi tu refuses.

— Si.

Voss ignore. Il aime expliquer ; c'est le seul plaisir que je lui aie jamais connu. Il croise les mains derrière le dos et il parle au prince comme on parle d'un cheval devant l'écurie.

— Notre héritier résiste, dit-il. Depuis l'enfance. La Couronne a fermé sa forge. La Couronne a tranché les mauvaises fréquentations. — Un temps. — La Couronne a fait oublier à Son Altesse l'homme qui lui mettait un marteau dans la main. Et pourtant. Il reste quelque chose. Un nœud qu'aucune leçon ne défait. Une part de lui qui se souvient d'avoir été libre, et qui, se souvenant, désobéit.

Esven ne dit rien. Mais je vois sa gorge bouger. Je vois ses doigts trouver la base de son pouce, ce geste qu'il ne sait pas qu'il fait, cette brûlure qu'on lui a laissée et dont on lui a volé l'origine.

— La ville-port, je dis tout bas.

Voss tourne la tête vers moi. Pour la première fois, je l'ai surpris.

— Il en parle, je continue. Il ne sait pas pourquoi. Une ville au bord de l'eau, des grues, l'odeur du goudron chaud et du sel. Il dit qu'il y a été heureux et il ne sait pas quand. C'est ça que vous voulez m'arracher de lui. La dernière pièce.

— C'est l'ouvrage, dit Voss.

Le mot tombe. Un ouvrage. Tremper, dans l'esprit d'Esven, ce qui fait de lui un homme, pour qu'il ne reste qu'un héritier. Lui prendre la forge d'enfant, la ville aimée, le visage déjà à demi effacé de celui qui lui a appris à frapper le fer. Qu'on plonge tout ça dans l'eau froide. Qu'il en sorte parfait, et docile, et vide. Une lame trempée dans la haine coupe plus juste. Un roi trempé dans l'oubli ne tremble jamais la main au moment de signer.

Et c'est moi l'eau froide. Moi l'enclume. Moi l'instrument.

— Pourquoi moi, je demande, et ma voix n'est pas ferme.

— Parce que tremper le souvenir d'un autre exige de le connaître intimement. — Voss laisse le mot intimement reposer dans la chaleur, et il sait, il sait exactement ce qu'il a vu en descendant cet escalier, le quasi-baiser, la distance trop courte. — Et tu le connais. Mieux que personne à cette cour. Tu t'es donné du mal pour ça, Nahir. Très intelligent. La meilleure façon de connaître un homme assez pour le tremper, c'est de l'aimer.

J'ai envie de vomir. Parce que c'est faux et parce que c'est vrai. Je me suis approchée de lui pour survivre, au début. Une trempeuse apprend à lire ceux dont elle dépend. Et puis quelque part, sans que je le décide, lire est devenu autre chose, et maintenant on me tend ma propre tendresse comme un couteau et on me dit : voilà, sers-t'en.

— Et si je refuse.

Voss soupire. Ce n'est pas de la colère. C'est de la patience, et la patience chez lui est la chose la plus cruelle.

— Tu ne refuseras pas, dit-il. Nous tenons une lame à garde d'os. Tu sais ce qu'elle contient. Tu sais ce qui dort dedans.

Le rire de Lior.

Il ne le nomme pas. Il n'a pas besoin. Il sait que je l'entends quand même, ce rire que j'ai trempé moi-même, à neuf ans, pour empêcher qu'on me prenne pire ; le seul morceau de ma sœur morte qui existe encore au monde, et il n'existe plus en moi, il existe dans l'acier, et l'acier est dans leur main.

— Tu durcis en perdant, Nahir, dit Voss avec presque de la douceur. Tu l'as toujours su. Demain tu perdras encore un peu. Et tu seras un peu plus dure. C'est ainsi qu'on dure.

Il remonte l'escalier. Il ne menace pas davantage ; il n'a pas à le faire ; il a déposé la chose sur l'enclume entre nous et il nous laisse avec elle, cette laisse qu'on ne voit pas mais que je sens, à présent, serrée autour de deux gorges au lieu d'une.

La porte se referme là-haut.

Esven n'a pas bougé. Il regarde le foyer, et les braises font danser sur ses traits une lumière qui ressemble à de la vie, mais ce ne sont que des braises.

— La ville-port, dit-il enfin. — Sa voix est étrange, lointaine. — Vous savez son nom ?

— Non.

— Moi non plus. — Il a un petit rire qui fait mal à entendre. — Je rêve d'une ville dont j'ignore le nom. Voilà ce qu'ils m'ont laissé. Un manque avec une odeur de sel.

Je m'approche. Je ne devrais pas. Tout, depuis une heure, est une chose que je ne devrais pas.

— Ils veulent que je vous l'enlève, je dis. Le dernier morceau. Et alors vous ne rêverez plus de rien.

Il lève les yeux vers moi. Il n'y a pas de peur dedans. C'est ça qui me brise. Il y a quelque chose de pire que la peur, une espèce de calme, le calme de celui qui a déjà tout perdu et qui calcule juste ce qu'il reste à donner.

— Alors faites-le, dit-il.

— Quoi ?

— Vous avez une lame qui tient une morte que vous aimiez. Moi je n'ai qu'une ville dont je ne connais pas le nom. — Il se redresse, et le prince est parti, il ne reste que l'homme, et l'homme est terrible de douceur. — Trempez-moi, Nahir. Sauvez votre sœur. Je ne saurai même pas ce que j'ai perdu. C'est l'unique avantage de l'oubli : on ne pleure pas ce qu'on ne sait plus avoir eu.

Le marteau est là, sur l'enclume. Mon entrave est froide à mon poignet. Tout est prêt. Il suffirait de le vouloir, d'allumer le foyer, de chauffer puis de plonger, chaud de la forge et froid de l'eau, et demain Lior rirait peut-être de nouveau quelque part dans ma tête tandis qu'un roi parfait monterait sur le trône d'obsidienne sans plus jamais rêver de la mer.

Je referme la main sur le manche du marteau.

Et je le repose.

— Non, je dis. — Et cette fois ma voix ne tremble plus. — Je ne vous tremperai pas. Ni demain. Ni jamais.

— Ils ont le rire de votre sœur.

— Oui. — Je le regarde droit. La chaleur me pique les yeux et je décide que c'est la chaleur. — Alors on va le leur reprendre.

Il devient très immobile.

— On ne reprend rien à la Couronne, dit-il.

— On ne trempe pas le souvenir d'un autre non plus, et vous me l'avez demandé. — Je m'entends parler et je ne me reconnais pas, parce que ce que je dis est de la trahison, et que la trahison, dans ma bouche, a soudain le goût du premier air libre depuis des années. — Vous savez où ils gardent les lames forgées ? Le ventre de la montagne. Là où ils enchaînent les trempeuses. J'y ai grandi.

— C'est de la folie.

— Probablement.

— Si on échoue, ils ne se contenteront pas de votre sœur. Ils me trouveront une autre trempeuse, et celle-là me videra. Et vous, ils vous éteindront comme une braise sous un talon.

— Je sais.

Il me regarde longtemps. Dehors, la nuit pèse sur Sombreval, et quelque part au-dessus de nous Voss range déjà dans un tiroir gris ce qu'il a vu, et compte que la peur fera le reste.

Esven tend la main. Pas le prince. L'homme. La paume ouverte, la brûlure pâle offerte à la lumière des braises.

— Alors trahissons l'acier, dit-il.

Et je pose ma main dans la sienne.

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