Novirae
ConnexionCréer un compte
Novirae
GuidesBlogÀ proposAideContactConfidentialitéConditions
Trempe

La chaleur de la forge

5 min de lecture

A

Ils avaient rouvert une forge pour moi. Au fond de Sombreval, sous les voûtes, là où l'obsidienne cède la place à la pierre brute et au charbon. C'est là que je travaillais, la nuit, parce que le feu n'attend pas les horaires de cour et que le métal se confie mieux quand le monde dort.

Esven est venu sans qu'on l'invite. Il faisait ça, maintenant. Il descendait l'escalier comme on rentre chez soi, s'asseyait sur l'établi, et regardait. Voss l'aurait su, sûrement. Voss savait tout. Mais à cette heure-là, le palais nous oubliait, et on s'autorisait à exister un peu.

— Vous frappez trop fort, a-t-il dit.

— Et vous, vous parlez trop.

— On m'a élevé pour ça.

J'ai posé la barre. Les braises respiraient dans le foyer, montaient et descendaient comme une chose vivante, et leur lumière rouge nous prenait tous les deux, lui assis, moi debout, le marteau au poing. Il faisait une chaleur d'enfer là-dedans. La sueur me collait la chemise au dos. Et lui, contre toute logique de prince, avait retiré sa veste et roulé ses manches, et la brûlure pâle à la base de son pouce luisait au feu.

— Montrez-moi, a-t-il dit.

— Quoi.

— Comment vous tenez le marteau. Je veux me souvenir de mes mains avant qu'on me les ait reprises.

Je n'aurais pas dû. Mais je lui ai tendu le manche. Il s'est levé. Il s'est mis derrière l'enclume, gauche, et j'ai corrigé sa prise — un geste, juste un geste, mes doigts sur les siens pour replier le pouce, et le métal qu'on tient se mit soudain à compter beaucoup moins que la peau.

Il faisait chaud. La forge brûlait. Et pourtant là où je le touchais, c'était autre chose, un froid qui n'avait rien à voir avec la température, le froid exact de l'eau de trempe quand elle saisit l'acier — ce moment où le métal, rouge et libre, devient dur et fixé pour toujours dans une forme qu'il ne quittera plus.

Je me durcissais. Je le sentais. Autour de lui, comme l'acier autour d'une trempe.

— Vous tremblez, a-t-il dit. Très bas. Sa bouche n'était pas loin de ma tempe.

— C'est la chaleur.

— Non.

Le marteau est resté en l'air. On était trop près. Mes doigts toujours sur les siens. Les braises crépitaient et c'était le seul bruit, ça et nos deux souffles qui n'allaient plus du même pas que d'habitude. Il a tourné la tête. J'ai senti son regard sur ma joue avant de le croiser, et quand je l'ai croisé, l'acier gris avait entièrement fondu. Il n'y avait plus de prince. Plus de forgeronne. Deux personnes au bord d'un feu, et un seul pas à faire pour tomber dedans.

Je n'ai pas fait le pas. Lui non plus. C'était presque pire, ce pas qu'on ne faisait pas, suspendu entre nous comme une lame qu'on n'ose pas tremper.

— Si je vous laisse faire, a-t-il murmuré — et il parlait de la trempe, du souvenir, de ce qu'on attendait de moi —, vous allez prendre quoi, dans ma tête ?

— Je ne sais pas. C'est Voss qui choisit. Un souvenir précis. Quelque chose qu'ils veulent dans une lame.

— Et moi, je l'aurai perdu. Pour toujours.

— Pour toujours.

Il a hoché la tête, lentement. Et il a reposé le marteau sur l'enclume, avec soin, comme on rend une chose qui ne nous appartient pas.

— Alors prenez celui-là, a-t-il dit.

— Lequel.

— Maintenant. Vous. Le feu. Ils ne sauront pas que je l'avais. On ne peut pas perdre ce qu'on ne sait pas qu'on possède.

Mon cœur s'est arrêté net. Parce que je voyais ce qu'il m'offrait. Le seul cadeau qu'un homme à qui on a tout pris pouvait faire : le droit de choisir, pour une fois, ce qu'on lui arracherait. Et il choisissait de me donner ça. Cette minute. Comme si c'était à lui, comme si ça valait quelque chose, comme si ça valait d'être noyé dans l'acier plutôt qu'une muraille ou une mort.

On ne trempe jamais un souvenir qu'on n'est pas prête à perdre.

Et je me tenais là, le foyer rougeoyant, sa chaleur dans mes mains et son froid dans ma poitrine, à comprendre une chose qui allait tout casser.

Je n'étais pas prête à le perdre, lui.

Aucun de ses souvenirs. Pas même celui-là. Surtout pas celui-là.

J'ai reculé d'un pas. Le premier vrai geste de la nuit. Le marteau, l'enclume, les braises — tout est resté à sa place, et c'est moi qui me suis déplacée, hors de portée, le souffle court.

— Je ne vous tremperai pas, ai-je dit.

Ça m'a échappé. C'était la première fois que je le disais à voix haute, et l'entendre m'a fait l'effet de l'eau froide sur l'acier rouge : ça m'a fixée dans cette forme-là, dure, irréversible. Une trempeuse qui refuse de tremper. Une laisse qu'on défait avec les dents.

Esven m'a regardée. Et il a souri — pas le sourire du prince, l'autre, celui que personne à la cour n'avait dû voir depuis qu'on lui avait fermé sa forge d'enfant.

— Vous savez ce que ça vous coûte, a-t-il dit. De refuser.

— La lame, ai-je dit. Ils ont une lame qui me tient. Si je refuse, ils s'en serviront.

— Quelle lame ?

Je ne lui ai pas répondu. Pas encore. Parce qu'au même instant, là-haut, une porte a claqué dans les voûtes, et des pas sont descendus vers nous — réguliers, froids, le pas d'un homme qui n'a jamais couru de sa vie parce qu'il n'en a jamais eu besoin.

Voss.

Et je me suis dit, le marteau hors de portée et le prince trop près, qu'il fallait que j'apprenne très vite ce que la Couronne comptait vraiment faire de moi.

Avant qu'elle ne me l'apprenne elle-même.

vote

Commentaires

Connecte-toi pour commenter.

Précédent
Chapitre suivant