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On joue l'Australie en huitième de finale, et il pleut sur Sydney une pluie tiède qui ne rafraîchit rien.
Je suis titulaire. Voilà la chose impossible que je dois d'abord vous faire entrer dans le crâne, parce que moi-même je n'y crois pas encore quand Carmen Diaz lit la compo dans le vestiaire et que mon nom tombe entre deux autres comme s'il avait toujours eu sa place là. Castel, milieu relayeuse. Wassila sur le banc. Wassila qui croise les bras et regarde le mur, et je sais ce que c'est, ce mur, je l'ai fixé tout le stage.
J'ai pris sa place. La dernière. Celle qu'on se disputait avec une politesse parfaite.
Sami a strappé mon genou une heure plus tôt, dans la petite salle de soins, porte fermée, et ses mains ne tremblaient pas mais sa voix, si.
— Tu sens le tiroir, tu sors, il a dit. Tu lèves le bras et tu sors. On a un mot.
On avait un mot. Crampe. Un mot pour dire la seule vérité qu'on partageait à deux dans tout l'hémisphère sud.
— Je sortirai pas, j'ai dit.
Il a posé son front contre ma tempe, une seconde, une seule, le geste interdit, le geste qui pouvait nous coûter nos deux vies — la relation staff-joueuse, on nous l'avait répété, c'est rayé du livre, c'est l'exclusion immédiate, pour lui le métier, pour moi peut-être le brassard. Il a posé son front contre ma tempe et il a dit, tout bas :
— Je sais. C'est pour ça que j'ai peur.
Et puis le tunnel, et la pluie, et soixante mille personnes, et l'hymne où je cherche les yeux de personne parce que mon père est à douze mille kilomètres devant sa télé, dans le salon aux posters jaunis, et que si je le cherche je vais pleurer.
On ne baisse jamais les yeux. Je fixe la ligne médiane.
La première mi-temps, je suis injouable.
Je veux dire ça sans orgueil — c'est presque effrayant. Le genou tient. Le strapping tient. La peur que je traîne depuis quatorze mois s'est transformée en autre chose, une lucidité froide, je vois les espaces avant qu'ils s'ouvrent, je donne des ballons que je ne savais pas savoir donner. À la trente et unième je récupère trente mètres devant la surface, je lève la tête, et je glisse une passe entre deux lignes que Léa pousse au fond.
Un à zéro.
Le stade explose et moi je cours vers le poteau de corner sans réfléchir, vers le seul endroit du stade où je sais qu'il est, et Sami est là, debout derrière la pancarte des remplaçants, et il ne sourit pas. Il a la mâchoire de quelqu'un qui compte les minutes comme on compte les battements d'un cœur sur un moniteur.
Trois minutes d'arrêts de jeu à la première période. Je les joue sur du velours.
À la mi-temps il me coince dans le couloir des toilettes, vingt secondes volées.
— Comment il est.
— Il est parfait, je dis. Il m'a oubliée. Pour la première fois depuis un an j'ai oublié que je l'avais.
Et je vois dans ses yeux que c'est exactement ça qui le terrifie. Parce qu'un genou qu'on oublie, c'est un genou qu'on cesse de protéger.
— Romy. Écoute ton corps. Une fois. Une seule fois dans ta vie.
— On m'a appris à jamais l'écouter.
— Je sais qui t'a appris.
Deuxième période. L'Australie pousse. Elles sont chez elles, elles jouent à la mort, et la pluie a rendu le terrain vif, glissant, traître sous l'appui. À la soixante-deuxième je sens le premier avertissement — un pincement, le tiroir qui frémit sans s'ouvrir, juste pour me rappeler qu'il est là, qu'il a toujours été là, qu'il m'attend. Je ne lève pas le bras. Je raccourcis ma foulée. Je triche sur les appuis comme je triche depuis un an, je deviens droitière, je protège le gauche, et de la touche j'entends une voix de fille hurler par-dessus la pluie :
— ELLE PROTÈGE SON GAUCHE ! NUMÉRO SIX, SON GAUCHE !
Wassila. Sur le banc. Qui s'est levée. Qui crie aux Australiennes la chose qu'elle sait depuis le premier jour, la chose de son sourire au jonglage — je sais que tu boites quand tu crois que personne regarde. Elle ne crie pas pour les aider, elles ne l'entendent pas. Elle crie pour que moi je l'entende. Pour que je sache qu'elle sait. Pour me faire trembler.
Ça marche.
À la soixante-dix-septième, une de leurs milieux comprend. Elle vient sur mon gauche, encore, encore, elle me cherche le mauvais appui comme on cherche la fêlure dans une vitre, et je tiens, je tiens, je tiens —
et puis il y a ce ballon.
Un ballon que je ne devrais pas aller chercher. Un ballon perdu, à la limite de la touche, que n'importe quelle joueuse sensée laisserait filer pour préserver le un-zéro et le chrono. Mais je suis une Castel et un Castel ne laisse jamais filer un ballon, et la dette de mon père court avec moi sur cette aile détrempée, alors je plante mon appui gauche dans l'herbe grasse pour pivoter et tout renvoyer dans l'autre sens.
Mon appui gauche.
Le tiroir ne frémit pas, cette fois.
Il s'ouvre.
En grand. Jusqu'au bout. La branche verte qu'on plie trop loin et qui, cette fois, ne plie plus — elle casse, avec ce bruit que je n'entends pas à cause des soixante mille voix mais que je sens remonter le long de l'os comme une décharge blanche, et le monde bascule d'un quart de tour. Je ne transforme rien en feinte. Pour la première fois de ma vie il n'y a pas de feinte possible. Mon corps, l'employé qui n'avait jamais le droit de discuter, se met en grève au milieu d'une Coupe du monde.
Je tombe.
Je ne tombe pas comme on tombe au foot, théâtral, en cherchant la faute. Je tombe comme un immeuble, droit, d'un coup, vers l'intérieur. L'herbe mouillée contre ma joue. La pluie dans mon oreille. Et cette douleur qui n'est pas une douleur, qui est une information, l'information que mon corps essaie de me transmettre depuis quatorze mois et que j'ai toujours refusé de lire : c'est fini. Là, maintenant. C'est fini.
Le stade fait ce silence terrible des stades quand ils comprennent que ce n'est pas du cinéma.
Je vois des crampons. J'entends mon prénom dans plusieurs bouches. Et je vois, par-dessous, en travers de l'herbe, une silhouette en survêtement du staff qui enjambe la pancarte sans attendre l'autorisation de l'arbitre, qui court, qui glisse à genoux à côté de moi dans la boue, et ce sont ses mains, je les reconnaîtrais entre mille, ces mains qui ne se trompent jamais, qui se posent sur mon genou et qui s'arrêtent net.
Parce qu'elles savent. Elles savaient avant le match. Elles savaient depuis un couloir, depuis une poche de glace, depuis le premier corner.
— Romy. Romy, regarde-moi.
Je le regarde. La pluie coule sur son visage et on dirait autre chose.
— Le mot, il dit, tout bas, sous le vacarme, pour personne d'autre que moi. Dis le mot. Dis crampe et je te porte dehors et personne ne saura jamais. Dis-le.
Et je comprends ce qu'il me demande. Il me demande de mentir une dernière fois. De sauver le secret. De sortir sur une civière avec un mensonge propre, crampe, fatigue, coup reçu, n'importe quoi sauf la vérité du ligament qui n'a jamais tenu — parce que la vérité, dite ici, sur cette pelouse, devant les caméras du monde entier, devant mon père dans son salon, c'est l'aveu que j'ai trompé tout le monde, la Fédé, la sélectionneuse, la médecine, depuis le premier jour. C'est la fin de tout, mais proprement.
Il me tend le mensonge comme il m'a tendu la poche de glace. Une offrande. La dernière.
Derrière lui, le médecin de l'équipe arrive en courant. Dix mètres. Cinq. L'homme qui, lui, n'est pas mon amant, l'homme qui va poser ses mains à son tour et qui, lui, n'a fait aucun serment dans aucun couloir interdit, qui va dire tout haut ce que Sami sait tout bas.
Cinq mètres. La pluie. Le silence du stade.
— Dis le mot, répète Sami, et sa voix se brise sur le dernier, exactement comme celle de mon père sur voilà.
J'ouvre la bouche.
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