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Ne me fuis pas

CHAPITRE 12 — L’unité impossible

4 min de lecture

A

Le silence dure trop longtemps.

Pas un silence vide.

Un silence qui pèse.

Comme si quelque chose, quelque part, attendait que je fasse enfin le bon mouvement.

Je regarde mes mains.

Elles tremblent encore.

Mais ce n’est plus de la peur pure.

C’est autre chose.

Une fatigue ancienne.

Comme si je portais plusieurs vies en même temps… et qu’elles commençaient enfin à se parler entre elles.

Je murmure :

— Si je suis fragmentée… qu’est-ce qui se passe si je me rassemble ?

Personne ne répond immédiatement.

Même lui ne parle pas.

Et ça, c’est déjà une réponse.


L’autre moi s’avance légèrement.

Pas agressive.

Pas dominante.

Juste… certaine.

— Tu ne peux pas “te rassembler”, dit-elle.

Je fronce les sourcils.

— Pourquoi ?

Elle me fixe.

— Parce que tu n’es pas des morceaux compatibles.

Silence.


Je serre les dents.

— Pourtant je suis là.

Elle hoche doucement la tête.

— Oui.

Pause.

— Mais pas entière.


Je sens quelque chose monter en moi.

De la colère.

De la peur.

De la lucidité.

— Alors quoi ? je lance. Je suis condamnée à être une version incomplète pour toujours ?

Elle ne répond pas tout de suite.

Puis :

— Non.

Je me fige.


Elle continue :

— Tu es condamnée à choisir laquelle survit.

Silence total.


Je regarde lui.

Il ne bouge pas.

Mais son regard… est différent.

Comme s’il attendait ce moment depuis plus longtemps que moi.


Je murmure :

— Et si je refuse de choisir ?

Il répond immédiatement :

— Tu n’as jamais réussi à ne pas choisir.


Je recule légèrement.

— Je peux essayer.

Il secoue doucement la tête.

— Tu as déjà essayé.

Pause.

— Plusieurs fois.


Je ferme les yeux.

Et là…

ça revient.


Pas un souvenir.

Un sentiment.

Une répétition.

Des choix.

Des versions de moi qui disent non.

Des versions de moi qui disent oui.

Des versions qui pleurent.

Des versions qui effacent.


Je murmure :

— C’est ça… les cycles ?

Elle acquiesce.

— Oui.


Je rouvre les yeux.

— Et lui ? je demande.

Je le regarde.

— Il change à chaque cycle ?

Elle répond :

— Non.

Silence.


Je fronce les sourcils.

— Alors pourquoi j’ai l’impression qu’il est différent ?

Elle me fixe.

Et sa réponse est lente.

Mesurée.

—

Parce que lui… se souvient de toutes les versions de toi en même temps.


Je reste figée.


Je regarde lui.

Et cette fois…

je ne le vois plus comme un homme.

Ni comme une présence.

Mais comme quelque chose de trop chargé pour un seul regard.


Je murmure :

— Ça doit être impossible à supporter…

Il répond sans détour :

— Ça l’est.


Silence.


L’autre moi recule légèrement.

Et la pièce change encore.

Très subtilement.

Comme si elle perdait de la stabilité.


— On n’a plus beaucoup de cycles, dit-elle.

Je fronce les sourcils.

— Comment ça ?

Elle me regarde.

Et pour la première fois…

il y a quelque chose d’inquiet chez elle.

—

Le système s’effondre.


Je sens mon cœur accélérer.

— Et si ça s’effondre… je deviens quoi ?

Elle répond doucement :

— Soit tu redeviens entière.

Pause.

— Soit tu n’existes plus du tout.


Silence total.


Je regarde lui.

— Et toi ?

Il me fixe.

Longtemps.

Puis :

— Moi, je cesse d’avoir un point d’ancrage.


Je comprends.

Vraiment.

Pour la première fois.


Je ne suis pas la seule en danger.


Je murmure :

— Donc si je choisis de me réunir… je te perds.

Il ne répond pas immédiatement.

Puis :

— Oui.


Silence.

Long.

Déchirant.


Et là, quelque chose se produit.

Très doucement.

L’autre moi pose sa main contre sa poitrine.

Comme si elle ressentait quelque chose.

Puis elle dit :

— Il commence déjà à se détacher.


Je cligne des yeux.

— Quoi ?

Elle me regarde.

— Le système réagit à ton hésitation.


Je sens le sol devenir moins stable.

Les murs tremblent légèrement.


Et lui…

il baisse les yeux.

Très légèrement.

Comme si quelque chose en lui glissait.


Je murmure :

— Non…


Et pour la première fois depuis le début…

je comprends que ce choix n’est pas philosophique.


Il est immédiat.


L’autre moi dit doucement :

— Tu dois décider maintenant.


Silence.

Tout s’arrête.


Et au fond de moi…

je sens toutes mes versions respirer en même temps.

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