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Je ne rentre pas chez moi.
Je n’en ai pas la force.
Ou peut-être que j’ai peur de ce que je pourrais y trouver.
Le mot reste imprimé sur ma peau, même si je frotte encore mes mains sous l’eau froide d’un café public.
“Cycle 3 incomplet.”
Chaque fois que je ferme les yeux, les lettres reviennent.
Comme si elles n’étaient pas sur ma peau…
mais dans ma tête.
Je marche sans direction dans les rues de Paris.
Cette fois, la ville ne ressemble plus à un décor.
Elle ressemble à un système.
Quelque chose de trop organisé pour être naturel.
Trop stable pour être réel.
Je finis par m’arrêter devant une bibliothèque.
Grande.
Silencieuse.
Ancienne.
Un endroit où la réalité devrait être plus solide.
Je pousse la porte.
Chaleur.
Odeur de papier.
Normalité artificielle.
Je m’assois à une table au fond.
Et je fais quelque chose d’absurde.
Je cherche.
Pas sur internet.
Sur papier.
Comme si les choses écrites à la main pouvaient échapper à ce qu’il appelle “l’oubli”.
Je commence par moi.
Mon nom.
Aucun résultat.
Rien.
Pas de vie scolaire cohérente.
Pas de traces anciennes.
Juste des fragments administratifs incohérents, comme si quelqu’un avait recollé une identité avec des morceaux qui ne s’emboîtent pas.
Je passe au plus étrange.
Lui.
Je ne sais même pas son nom.
C’est ça le problème.
Je ne sais rien de lui…
et pourtant il agit comme s’il me connaissait depuis toujours.
Je cherche donc autre chose.
Des événements.
Des anomalies.
Des répétitions.
Et c’est là que je vois un dossier.
Mal classé.
Presque caché.
Je l’ouvre.
“Incident de boucle — protocole de stabilisation cognitive”
Je reste figée.
Le mot “boucle” suffit à faire accélérer mon cœur.
Je lis.
Des lignes techniques.
Des phrases froides.
Mais au milieu…
une phrase me glace.
“Sujet principal : réinitialisation émotionnelle persistante.”
Je déglutis.
Sujet principal…
Moi.
Je tourne la page.
Et là…
photo.
Une image imprimée.
Floue.
Ancienne.
Mais reconnaissable.
C’est moi.
Plus jeune.
Debout dans une rue.
Et derrière moi…
lui.
Encore lui.
Mais cette fois, il ne me regarde pas.
Il regarde la caméra.
Comme s’il savait qu’il serait observé.
Je ferme le dossier brutalement.
Trop vite.
Trop fort.
Les regards autour de moi ne réagissent pas.
Personne ne remarque.
Évidemment.
Je sors de la bibliothèque en tremblant.
Et c’est là que je comprends quelque chose de pire que tout.
Je ne suis pas en train de découvrir mon passé.
Je suis autorisée à le voir.
Par quelqu’un.
Ou quelque chose.
Mon téléphone vibre.
Je sursaute.
Message.
Numéro inconnu.
Mais cette fois…
je ne l’ouvre pas immédiatement.
Je respire.
Je m’oblige à tenir.
Puis je clique.
Texte :
“Tu es arrivée au point où tu regardes enfin les versions anciennes.”
Je me fige.
Deuxième message :
“Tu es proche du début.”
Mon sang se glace.
Je regarde autour de moi.
Rien.
Personne.
Troisième message :
“Ne retourne pas là-bas seule.”
Je fronce les sourcils.
Et malgré moi…
je murmure :
— Où ça… ?
Le téléphone vibre encore.
Un dernier message.
Court.
Net.
Inévitable.
“Au premier effacement.”
Je relève la tête.
Et je comprends immédiatement ce que ça veut dire.
Je ne cherche pas une explication.
Je cherche un endroit.
Je marche vite.
Trop vite.
Mes pas me mènent sans que je réfléchisse.
Comme si quelque chose en moi connaissait déjà la route.
Une rue plus ancienne.
Plus étroite.
Moins vivante.
Et soudain…
je m’arrête.
Parce que je reconnais l’endroit.
Pas intellectuellement.
Physiquement.
Mon corps le reconnaît avant moi.
La ruelle.
Celle du début.
Celle où tout a commencé.
Ou terminé.
Je n’en sais rien.
Je respire fort.
Trop fort.
Et là…
une voix derrière moi.
Calme.
Stable.
Comme toujours.
— Tu n’aurais pas dû venir seule ici.
Je me retourne lentement.
Il est là.
Mais cette fois…
il ne ressemble pas à celui du café.
Il semble plus lourd.
Comme s’il portait quelque chose de plus ancien que lui.
Je le fixe.
— Le premier effacement… c’est ici ? je demande.
Il ne répond pas immédiatement.
Il regarde la ruelle.
Longtemps.
Puis :
— C’est là que tu as commencé à me perdre.
Silence.
Je serre les poings.
— Et à me perdre moi-même ?
Il me regarde.
Et pour la première fois…
il ne répond pas tout de suite.
Puis :
— Non.
Pause.
— C’est là que tu as décidé que tu pouvais recommencer.
Un frisson violent me traverse.
— Recommencer quoi ?
Il s’approche d’un pas.
Pas dangereux.
Mais définitif.
— Tout.
Silence.
Et dans ce silence…
je sens quelque chose se réveiller dans la ruelle.
Quelque chose qui ne vient pas de lui.
Ni de moi.
Mais du lieu.
Comme si l’endroit lui-même se souvenait.
Je murmure :
— Montre-moi.
Il me fixe.
Longtemps.
Puis il dit simplement :
— Tu vas regretter de vouloir te souvenir.
Et la lumière change.
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